—Les Français doivent être très égoïstes, ajoute-t-elle.

Encore ce mot. Elle est si qualifiée pour le dire, elle qui ne daigne consulter, dans les dîners, aucun menu, dans les concerts aucun programme, aucun catalogue dans les expositions; elle qui, pour se croire seule reine du monde, accepte toute belle œuvre comme une chose anonyme.

—Ce sont les Prussiens qui sont égoïstes, Miss, et ils sont roux. Les Français sont reconnaissables à d’autres signes. Ils sont les seuls, en ce bas monde, qui ne soient plus liés à la nature par un instinct. Aucun sens ne les avertit de ce qui s’accomplit sourdement autour d’eux. Nos frontières arrêtent le mystère. Un Allemand ne pourrait pas plus vivre sans l’idée de son destin que sans son ombre. Les Français n’ont besoin ni de l’une ni de l’autre. Vous en verrez qui n’ont point d’ombre et que les glaces ne reflètent pas. Mais vous, dont le pays, au-dessous du Canada, s’oriente vers l’Asie comme une grande nef chargée de neiges, dont les sergents de ville s’avertissent entre eux par le son des bâtons de buis, vous êtes encore les jouets de la nature. Vos narines savent frémir, n’est-ce pas? Vos oreilles remuent encore. Dès qu’il vente, vous tournez selon le vent. Et l’on voit, Miss, quand vous pensez. Une petite buée se forme alors sur vos yeux et y découpe un carré de mousse, comme le sucre qui fond dans le thé. Tenez! A quoi pensez-vous?

—Vous aimez votre pays?

—C’est le seul grand. Vous ne vous en doutez guère là-bas? C’est le seul achevé. Nous n’avons plus comme vous à rajouter de temps à autre une étoile à notre drapeau ou à notre ciel.

J’épouserai Miss Spottiswood. Nous aurons un petit hôtel, avec un jardin, où elle recevra les dimanches, de grands laquais qui ne nous quitteront point, un boudoir où j’accrocherai le Rubens de Madame de Sainte-Sombre, si elle ne m’oublie pas dans son testament. La bohème de l’amour et de la famille en sera bannie. Nous dînerons l’un en face de l’autre; chacun de nous sera correct, orgueilleux et attentif, comme le sont entre eux les ambassadeurs de grandes nations. L’égoïsme n’aura rien à voir entre époux qui n’auront point la familiarité de compatriotes.

—Si vous étiez ma femme ou ma fiancée, Miss Spottiswood, afin que vous estimiez la France à sa valeur, nous partirions en yacht pour aborder dans toutes nos colonies. Je recruterais nos matelots parmi les meilleurs footballeurs et rameurs, pour qu’ils battent jusqu’aux équipes anglaises dans les fêtes des rades. Nos femmes de chambre seront nées à Arles. Les stewards, tourangeaux, parleront ce langage qui unit parole à parole avec un chaînon d’or. Sur la mer d’Alger, qui est à nous, nous verrons les enfants se jeter dans l’eau étincelante, bras écartés, pour y marquer leur image, comme le feront aussi, dans la neige, les enfants de Miquelon, qui est à nous. Au Tonkin, avant d’appareiller, le bateau tracera sur la baie, c’est l’usage, votre nom et celui de mon pays. Voulez-vous être ma fiancée, Miss Spottiswood?

—Madame de Sainte-Sombre ne m’avait pas dit que vous étiez poète. Vous écrivez?

Voilà le soleil qui file à l’horizon. Quel vœu gigantesque vais-je bien faire? Voilà la petite nuit. Les boutiques se ferment. Entre les devantures, les glaces restent prises comme des flaques de jour encore trop profondes. C’est par de tels soirs, où la tristesse et la joie habituelles se déposent au fond du cœur, que je vois clair en moi-même. Poète? Dieu me préserve de faire des vers, d’écrire ce que je pense en lignes, de passer à leur laminoir ma vie. Il me semble au contraire que je m’écarte insensiblement des lettrés et que je ne les juge plus selon les mesures qu’ils inventèrent. Ce qu’ils appellent l’intelligence, cette vivacité à parler ou à agir comme le serait un pédagogue parfait, avec ses ironies superficielles, ses silences appuyés, son enthousiasme revêche, est une monnaie qui ne peut avoir cours que chez les médiocres. Quand ils s’ingénient à trouver le mot d’esprit ou le mot pittoresque que chaque circonstance réclame, ils me paraissent aussi futiles que les joueurs de bilboquet. Dès qu’ils se hasardent dans la vie, myopes, avec des bottines interminables, les voilà inférieurs et maladroits. Aucun ne possède l’allure d’un officier, d’un ouvrier; aucun ne possède la volonté de vivre d’un comptable. Je les sens incertains, au fond, dans leurs goûts, groupés par petites loges dont chacune s’est créé spécialement un grand signe de joie et un grand signe de détresse. S’ils n’ont pas reçu de circulaires, le monde peut, sans qu’ils s’en aperçoivent, périr de deuil ou s’abîmer dans la jubilation. Et cependant leur moindre geste prétend découvrir la raison cachée de la terre ou la clef de voûte du ciel.

Je n’ai point tant de curiosité, ni d’ambition; je trouve assez d’épaisseur à la surface du monde. Pour moi, chaque être, chaque chose s’appuie plus fortement sur sa couleur que sur son squelette. De grandes ressemblances balafrent le monde et le marquent ici et là leur lumière. Elles rapprochent, elles assortissent ce qui est petit et ce qui est immense. D’elles seules peut naître toute nostalgie, tout esprit, toute émotion. Poète? je dois l’être: elles seules me frappent. Je vois, dans ce Jardin des Plantes que nous côtoyons, au faîte des palmiers, les feuilles piquées parcimonieusement comme les plumes sur les autruches; je vois l’ombre évidée des cyprès, comme un parasol après la promenade, un dimanche, comble de violettes jusqu’à la poignée; je vois le mouchoir de madame de Sainte-Sombre, avec ses initiales, comme l’épave d’un navire d’où le nom est déjà presque effacé; je vois miss Spottiswood, dont j’ignore le prénom, comme une grande corbeille de fleurs dont je ne peux saisir les anses.