—Vous allez pleurer, Jacques? Essuyez-vous les yeux avec ce mouchoir. Gardez-le. Vous prendrez aussi le petit Rubens de mon cabinet de toilette. C’était votre ami.... Voilà la gare. Ne parlez point. Miss Spottiswood est là. Vous savez mon dernier vœu.

Chère madame de Sainte-Sombre! Comme je lui suis reconnaissant de son sourire, de son hypocrite tranquillité. Nous voici sur le quai. Que de monde! Que viennent donc attendre tous ces gens d’un train qui part? Du coupé, mon amie donne la main à ma future fiancée. J’allais oublier de lui rendre son billet, son sac, les parapluies, ses fourrures. Et nous attendons, nos trois sourires se mêlant. Et c’est l’heure. Le train ne change pas de place. Il semble seulement trépider. Il se brouille. Il disparaît. Madame de Sainte-Sombre s’est trompée: au lieu de partir dans l’espace, elle a pris le convoi qui s’en allait dans le temps.

La présence de madame de Sainte-Sombre confère pour la journée une noblesse qui ne se galvaude point. Toutes les fois que je me sépare d’elle, je rentre dans ma vie quotidienne par la route la moins mesquine. Quelle que soit la distance, je prends une automobile pour revenir chez moi, laissant tramways et wagons, à un tarif humiliant, échanger leurs voyageurs. Si c’est l’heure du dîner, je m’habille et m’en vais seul dans un bon restaurant. Les maîtres d’hôtel savent côtoyer journellement et discrètement les plus gros secrets, les plus nobles personnes. Pour toutes les peines, les tziganes improvisent, anonymement, sans essayer de se montrer ou de vous voir.

Je propose à miss Spottiswood de revenir à pied. Paris déborde encore. Les omnibus s’entêtent à poursuivre, autour des mêmes pâtés de maison, le voyageur mystérieux qui enfin les changera en jeunes filles. Et les passants aussi se hâtent sans pudeur! il semble qu’il ne s’agisse pour tous que de regagner un perpétuel retard de dix minutes et que toute cette agitation n’aurait point de but, si tout le monde était né un quart d’heure plus tôt.

Seul un étudiant a su rattraper ce temps perdu; il flâne; il nous dépasse, haut de quatre pieds, la moustache en croc, un veston étriqué moulant sa taille. Il se remet dans notre sillage, il nous dépasse encore. Il regarde avec insistance miss Spottiswood, qui me sourit.

—Comme vos Français sont drôles, fait-elle.

Elle hasarde ce jugement parce que j’ai un veston très ample, des souliers arrondis, des moustaches taillées, parce que je suis grand et blond. On devine, à me voir, que j’ai essayé d’écarter toutes les médiocrités du costume, que mes boutons de plastron sont semblables et tiennent à la chemise, que ni mes manchettes ni mes cols ne sont faux. De mon côté j’ai avec ma compagne cet abandon et cette sécurité qu’inspirent ceux dont ne peut s’emparer, en aucun cas, le ridicule. Elle peut impunément être éclaboussée, être écrasée. J’aurai toujours à être fier d’elle. Il y a dans son allure, dans ses vêtements, une netteté qui m’enchante. Elle n’est point, comme tant de Parisiennes, comme madame de Sainte-Sombre elle même, un être ambigu et incertain, dont la toilette est la véritable enveloppe, dont les traits ont pris, à penser, à souffrir, une fatigue masculine. Son corps reste un mannequin modèle et le linge glisse sur lui comme sur une statue. Son visage n’a pas d’ombre, pas de faiblesses; on n’y modela que l’indispensable; avec mille précautions on y posa le nez, la bouche et les yeux, de sorte qu’elle est aux autres femmes ce que sont les hommes rasés aux hommes barbus. Ses seins se gonflent, et parfument, ses genoux s’effleurent. A mon côté elle est volontiers plus silencieuse, plus étourdie, plus petite que moi. Elle ne marche pas tout à fait à ma hauteur, elle halète doucement: Je promène dans Paris, fringante et soumise, ma petite femelle.

Nous voici au quartier latin. Autour de la Sorbonne, les maisons de rapport ont été démolies jusqu’au fleuve. Chaque nation étrangère y éleva, pour ses étudiants, un palais qu’isolent et décorent des jardins. Voici les Allemands, avec leurs yeux mornes qui regardent toutes les petites choses au microscope et au verre diminuant toutes les grandes; ils ont copié une maison de Nuremberg et l’ont entourée de peupliers: ils ont mis un jouet dans une cage. Voici, au bord de la Seine qui s’est retournée dans son lit et nous montre son ventre écaillé d’émeraude, les Danois, qui ont transporté là, pierre par pierre, un vieil hôtel du Jutland. Des trembles, des bouleaux mélangent incessamment dans l’air les dernières clartés du soir. De grands jeunes gens affables se passent un angora qui guettait les feuilles agitées par le vent et que l’un d’eux a surpris. Et voici, en forme de temple grec, le collège américain. Des pilastres aurifiés alternent avec des carrés de marbre. On dirait des dents d’or dans un râtelier. Au-dessus de chaque colonne, l’écusson d’une ville: A Détroït la vie vaut la peine d’être vécue.A Los Angelès, la mort seule brise les amitiés.A Troie, ville des ingénieurs, la liberté est respectée dans chaque maison comme une fille majeure. Puis, sur les bancs de bois, voici les Russes, dont les yeux inclinés ne peuvent retenir la lumière et n’étincellent que par accident. Cependant, des lycéens français passent; eux seuls sont en uniforme; eux seuls sont en rang; mais auprès d’eux tous ces peuples semblent désorientés et tourmentés; mais eux seuls babillent et sont vivants. Miss Spottiswood les admire.

—J’envie les Français, dit-elle. Votre pays, avec ses routes, ses canaux, est comme ces crânes que l’on voit à la devanture des oculistes. Tout ce qui se passe en France est raisonné. Tout y est explicable. Tout effort sort de sa cause avec une taille moyenne, comme le poussin de l’œuf. La vie, chez vous, semble aussi limitée et aussi parfaite que celle des fourmis et des abeilles. Quand il pleut, vous rentrez. Quand vous voulez cueillir une fraise, vous n’allez point chercher une échelle. Vous parlez une langue inoffensive et indirecte. Vous vous êtes habitués à mettre des articles devant les mots ainsi que l’on mouchète les fleurets: ils ne vous atteignent point au cœur comme nos phrases qui nous apprennent que Ciel est changé, qu’Automne meurt. Vous avez découvert ce que les autres peuples cherchent. Donnez-nous le moyen de le trouver, ou dites-nous simplement ce que c’est. Le souci de la vie sottement nous enserre. Quand il libère une de nos pensées, il en advient comme du bras ou de la jambe que nous sortons de l’eau, dans le bain. C’est le membre libre qui pèse le plus lourd.

De gros nuages, éponges qu’un démon malicieux presse de temps à autre sur la tête des promeneurs, achèvent de nettoyer le ciel. Miss Spottiswood avait raison. Les lycéens se réfugient dans un couloir; les Russes, les Américains mettent des manteaux et restent à l’averse.