—Don Manuel, notre cher pupille, dit-elle, que désirez-vous le plus au monde? Je vous l’apporte.

Chaque fois que Mrs. California cligne ses paupières, il semble qu’une roue d’ombre tourne sous son visage.

—Répondez, Monseigneur, ne me taquinez point!

Mrs. Callie a raté sa vocation. Elle a la taille élancée des martyres, leur regard soumis et têtu, et les cheveux épais où se fichent les flèches. Elle a toujours les bras tombants, les mains juste à hauteur pour que les lions du cirque les lèchent ou les goûtent. Mrs. Callie était née pour avoir les plus grands malheurs. Sa patrie aurait dû être mutilée par les ennemis, par eux sa maison brûlée, ses pendules ravies. Enlevée par un chef Sioux, elle aurait bercé silencieusement les fils qu’il lui aurait donnés... Mais Mrs. Callie m’annonçant une heureuse nouvelle, c’est le veilleur de nuit passant si tard qu’à son insu il précède tout juste le soleil. Que puis-je bien désirer aujourd’hui?... qu’on me pince... qu’on m’embrasse...

—Pincez-moi, amie.

Elle m’a pincé, l’infâme! Je gémis doucement, mais elle pose son doigt sur sa bouche. Elle se trompe: elle le pose en large.

—Don Manuel, je vous en prie: reconnaissez les grands jours des jours ordinaires. Vous allez regretter le temps passé à votre réveil, et de ne pouvoir vous lever tout habillé, pourvu de mouchoir et de cravate. C’est votre cousine qui vient, Don Manuel, c’est Renée-Amélie, dont vous me parliez chaque soir, assis sur l’escalier; que vous aimez, et n’avez jamais vue. Voici le journal... Elle vient... Lisez...

Comme le journal est grand... comme il s’est passé de choses, hier, dans le monde. Deux fiancés se baignaient à Salem, vint une vague... ce n’est point cela. Le vieux Major annonce le beau fixe pour tout l’automne, l’hiver et le printemps prochains... j’y suis presque. Mais voici... Renée-Amélie, fille de l’empereur détrôné du Chili, fait un voyage autour du monde. Elle passera par Boston pour voir son cousin, qui est sophomore[A] à Harvard et vit chez M. et Mrs. Asterell, les plus jeunes milliardaires du Massachussets. Elle s’est commandée trois robes chez Lipton, chez Bancroft une étole, chez Handmann une opale.

J’ai lu, Mrs. Callie. Pardonnez-moi. Vous aviez raison, Renée-Amélie passe par Boston pour me voir, avec trois robes, avec une bague. J’étais aussi coupable, en paressant à votre appel, que ce père qui plaisantait quand on vint lui annoncer la mort de son fils, et qui faisait des jeux de mots, narrant une bonne fortune. Il eut pour toute sa vie le remords d’avoir été surpris par le destin un jour qu’il en était indigne.

Comme tout est calme au dehors. Comme le soleil fait peu de bruit. Tout semble prêt pour la journée: le bassin du jet d’eau porte une anse en arc-en-ciel; une abeille passe et repasse dans le tulle du rideau, comme dans un canevas de ruche; dans le ciel on voit déjà un mince filet d’argent, la tranche de la lune, et un cocher de couleur, du fond de son tombereau, danse un cantique en chantant vers elle. Levons-nous! Me voici joyeux même de changer mes boutons de manchette; me voici joyeux d’aller, dans une heure, au cours de littérature, malgré que le professeur s’entête, chaque fois, à me demander l’année de la mort de Milton, et s’il est bien mort. L’autre jour j’avais hésité. Cette fois, il n’y coupe point.