Miss Gregor écarte largement sa fourrure, comme une baigneuse qui laisse tomber de ses épaules, au sortir de l’eau, l’écharpe du fleuve. Mrs. Barnett en est déjà au gingembre et confectionne un cocktail qui lui valut le prix d’imagination, au concours de Charités.
Miss Gregor, sans le savoir, ne pense qu’au soleil. Dès qu’elle est entrée dans une chambre, elle va malgré elle s’accouder aux fenêtres. Aujourd’hui cela tombe bien. Toute la Nouvelle-Angleterre, qui devina son prochain départ, fait défiler sur Brattle Street ses délégués: un policeman gris-meunier qui mâche éternellement sa pepsine; un pasteur sans faux-col qui descend des hauteurs roussies de Lexington, écartant les chiens, frappant une vache, remerciant Dieu d’avoir songé, pour effrayer les oiseaux, à mettre les hommes sur la terre; puis la rivière Charles, bruissante, où dans chaque vague tombe, du soleil, une feuille morte; puis trois vieilles demoiselles avec des cabas violets, l’une boîtant, l’autre courant, qui s’en vont, la dernière somnolant, au club de charpie qu’elles fondèrent après la bataille de Richmond.
Depuis samedi, j’embrasse Miss Gregor une fois à chaque visite. Elle n’a jamais eu un geste d’impatience. Tantôt, dès mon arrivée, je lui prends les mains et l’attire. Tantôt j’attends la dernière minute. Hier seulement je lui donnai un second baiser: elle n’a rien dit, elle a dû croire que j’avais oublié le premier. Je n’essaye plus d’ailleurs de la faire parler, de lui parler. Elle porte autour d’elle un secret, comme une cage; chacun de ses gestes s’y heurte, et, quand elle offre la main, elle semble la tendre à travers des grilles. Tandis que chaque femme, dès qu’on l’approche d’aussi près, n’est plus que l’ombre de celle qu’on désirait connaître et vous inspire d’autres espoirs, d’autres conquêtes, Miss Gregor vous arrête à jamais. Quand je pense à elle, au réveil, toutes mes ambitions, tous mes autres désirs me semblent ridicules comme un nœud oublié à un mouchoir; il me paraît que j’employai tout le jour à verser dans ma vie ce qui, par je ne sais quelle fêlure, en une minute de la nuit, s’écoule. Alors je comprends que la richesse seule nous rend assez mystérieux et assez discret pour approcher, sans qu’elle s’en effarouche, une telle splendeur. Celui qui est le plus digne de vivre pour Miss Gregor, c’est l’homme le plus riche du monde. Solitaire, purifié de tout soupçon, qu’il vienne, qu’il se hâte d’écarter tous ceux qui vivent en parasites de sa beauté et demeurent sans rougir gueux auprès d’elle, toute cette cour qu’elle entretient et dédaigne; les artistes et leurs manies de gestes, de paupières; les professeurs, idoles de leurs filles; et les littérateurs, binocle au nez, qui s’occupent à assembler en un roman, comme un jeu de patience, mille pensées qu’ils n’ont eues que séparément.
Je n’ai point envie de la protéger, de la sauver d’un taureau affolé ou d’un tremblement de terre. Elle est la seule femme qui ne m’inspire pas de compassion et devant laquelle je me sente pitoyable. Il me semble que je la mériterai seulement si je ne fais point de bruit, si je ne casse rien, si je ne hurle pas. Alors je rassemble sur moi, enfantinement, l’indolence et ses énigmes. Je ne réponds point, quand Charlie m’interroge: je laisse Mrs. Barnett se courber péniblement vers sa cuiller tombée; je la regarde sans avoir l’air de comprendre que ce n’est pas là un exercice ou un rite: ma main, sur l’appui du balcon, heurtant la main qui m’est amie, je la recule brusquement; quand ses yeux se tournent vers mon visage, je l’aplanis, je ne souris plus, pour que ses regards n’y trouvent point d’obstacles ou de rappels, de sorte que Miss Gregor a devant soi un miroir modeste de son mystère et qu’elle s’y embrasse maintenant, la première, du bout des lèvres.
Mais Mrs. Barnett et son cavalier parlent de l’Europe à nos oreilles.
—Est-il vrai, demande Charlie, que les étudiants parisiens ont là-bas de petites amies, qui logent avec eux, font le thé, et qu’ils passent à un jeune, leurs degrés obtenus?
—Comment voulez-vous que je le sache, Charlie? Certainement ils en ont.
—Et elles ne s’unissent point, pour protester?
Il n’a point perdu encore l’habitude de rougir, quand il parle des femmes. Mais il rougit surtout d’indignation en ce moment, à la pensée d’un peuple où les femmes sont bonnes à en être lâches et les hommes si égoïstes; il a vu jouer hier le vaudeville à la mode; il en est encore ému: c’est l’histoire d’une modiste qui rencontre, dans Paris, un étudiant. Elle le sauve de la prison, de la faim, le guérit de la passion du jeu, coud ses habits, de sorte qu’il peut devenir un grand homme. C’est alors qu’il s’éprend d’une jeune fille riche et superbe. Malgré le peu de sympathie qu’on a pour elle, on doit avouer qu’elle est vraîment riche et superbe. La modiste sent que son ami n’osera se séparer d’elle, par reconnaissance, et elle prend sur soi de rompre. Puis, devinant que si elle continuait à vivre, il aurait du remords de la savoir abandonnée, elle va se jeter dans la Seine, non sans avoir donné les clefs au concierge, pour que l’ami n’attende point sur le palier en rentrant de dîner chez son beau-père.
—Pourquoi rougissez-vous? demande Mrs. Barnett.