—Laissez-moi. Regardez comme l’Odéon est joli, ce soir.
Joli, l’Odéon? Jusqu’à ce jour, le soupçon qu’il ne fût pas affreux ne l’avait jamais effleuré. Il se trouvait ridicule d’habiter à son ombre, moins massive d’ailleurs que lui. Dans son projet de la réfection de Paris, il était convenu qu’on l’enduirait de pétrole—du roumain, il s’infiltre mieux—et qu’on le brûlerait. Or, maintenant qu’il était prévenu, il trouvait en effet quelque modestie à ses puissantes assises, quelque pittoresque aux galeries creusées dans ses flancs pour les impatients auteurs. Il se sentait mortifié d’en avoir dit, d’en avoir sincèrement pensé tant de mal, et de ne point trouver aujourd’hui de motifs à ses calomnies. Pourquoi toutes ses idées avaient-elles donc, dès qu’un autre les contestait, comme la tapisserie la plus parfaite, un envers incompréhensible et laid. Pourquoi aurait-il eu maintenant de la mauvaise foi à contredire Dolorès? Evidemment l’Odéon était joli. Ses girouettes Directoire tournaient délicieusement. C’était à désespérer. Tous les monuments qu’il dédaignait, alors, devaient être également des chefs-d’œuvre? Il s’ingéniait à découvrir leur pittoresque. La colonne de la Bastille était la garde d’un glaive gigantesque enfoncé dans le sol de la Bastille même. Le Sacré-Cœur, à travers les myrtes des Buttes Chaumont ou les polonias de la Place d’Italie, composait subitement un mirage hindou ou byzantin. Et le Panthéon, par contre, qu’il admirait sans restriction, n’était-il pas coiffé d’un dôme trop étroit? Etait-il laid, le Panthéon?
Dolorès le regardait anxieusement.
—Je vous intrigue, Dolorès?
—Non... vous êtes sympathique...
C’était toujours cela. Ils revenaient vers la Sorbonne, silencieusement. Bernard, au terme de chaque soirée, renonçait à se duper soi-même. Il repassait sans pitié ses mensonges, ses improvisations de la journée: il enlevait ses faux bijoux. Son grand-père n’était point capitaine de louveterie; bourrelier, il n’était renommé que pour tuer à chaque ouverture un chien de chasse. Son arrière-grande tante Céline n’avait jamais connu André ni même Marie-Joseph Chénier, elle n’était de sa vie sortie d’Aubusson, et, la seule peut-être de la bourgade, n’avait même rien à voir avec les célèbres tapis. Ainsi il se retrouvait, chaque soir, roturier, pauvre, inconnu. Et son talent, il en doutait fort. Et sa santé, il était cousu de furoncles. Son fameux éclair lui-même était peut-être une comédie.
Il risqua le tout pour le tout: il abaissa brusquement les paupières, il refit son contrôle, bravant les conditions déplorables. Bien lui en prit, ce fut un éblouissement. Des gerbes, des rivières, des fusées étincelèrent. Le disciple de Bossuet, sobre, incisif, un peu grandiloquent, aurait murmuré:
—Heureux, Bernard, heureux celui qui pour veilleuse, dans notre nuit, dispose d’une telle lumière!
La maison où il était né était à peu près le seul endroit du monde où Bernard fût dépaysé, ses parents les seuls êtres devant lesquels il se sentît perpétuellement mal à l’aise. A Paris, insignifiant, il vivait sans contrôle au milieu de merveilles qu’il traitait d’égal à égales; dans son village, à mesure qu’il en devenait l’homme important, il avait à reprendre de plus près ses habitudes médiocres. A l’époque où les professeurs de philosophie vous apprennent, un beau matin, à douter du monde extérieur, où Bernard roulait des boulettes de pain sur le bout de ses doigts pour se convaincre des mensonges du toucher, où il découvrait que les ombres étaient rouge vif, les feuilles rosa, il devait convenir que les couleurs de sa maison restaient précises et massives, que ni les gestes de ses parents ni leurs paroles ne se laissaient interpréter. Accrochée au mur du salon, une fausse palette sur laquelle les sept couleurs restaient isolées donnait aux vases, aux meubles, à l’air lui-même, le diapason officiel. Il n’y avait pas à en douter; le monde extérieur existait dans sa famille; on avait oublié, et cela gâtait toute la perspective de son théâtre, de refermer la trappe qui l’avait jeté sur la scène.
L’illusion n’eût été parfaite que pour un orphelin. Il se gardait bien de souhaiter un pareil sort, car il avait pour son père et sa mère une grande affection, mais il ne pouvait prendre sur lui de les initier ou de les mêler à son autre vie. Il se sentait nerveux et vaguement coupable, à chaque congé qui l’amenait en province, comme l’enfant sur les chevaux de bois que la vue de ses parents arrêtés, humbles et patients, trouble à chaque tour dans son palanquin d’andrinople. Quel que fût son élan dans la vie, Bernard retrouvait toujours, à sa hauteur, ces deux bourgeois qui marchaient au pas. Ils n’étaient point assez pauvres non plus, point assez roturiers pour qu’il eût le devoir ou l’orgueil de s’en vanter. Ils n’étaient ni défigurés ni bossus. L’imagination n’avait point de prise sur ce teint bien lavé, sur cette santé moyenne. Par déférence, par pudeur, il ne pouvait parvenir à les enrôler dans son cortège. De Paris même, il ressentait un remords à toucher à leur vie présente; il ne cachait jamais que ses parents étaient drapiers, qu’ils s’appelaient Jules et Clotilde. C’est sur leur passé seulement que la fantaisie reprenait ses droits: son père, maître de forges, ruiné en 1870, avait consacré jusqu’à la fortune de sa femme au paiement de ses créanciers; sa mère était demoiselle d’honneur de l’impératrice Eugénie. Winterhalter avait fait d’elle un portrait qui se trouvait maintenant au Musée de Washington. Les professeurs américains lui écrivaient souvent pour avoir quelques détails sur sa vie. On parlait de lui, Bernard, dans deux catalogues. On estropiait d’ailleurs son nom. On mettait un t, à la fin.