Inconsciemment, alors qu’il avait dix ans, il avait déjà cherché à se libérer de cette contrainte. Parfois il se persuadait qu’il était le fils d’un prince exilé. On l’avait soustrait aux fureurs de sujets égarés qui reviendraient un jour, c’est l’usage, le réclamer en triomphe. Ses parents actuels, généreusement, sans qu’il fût question d’un salaire, n’avaient point hésité à l’adopter. Ils l’aimaient. Il leur était reconnaissant de leur sollicitude, de leur courage, du tact avec lequel ils gardaient vis-à-vis d’un enfant maître leur dignité... Il regrettait seulement qu’ils ne fissent jamais allusion à leur secret. Un jour il traça sur une feuille de cahier une phrase perfide et la laissa traîner sur le bureau de son père.
—Les princes, les ducs régnants ont quelquefois des fils qu’ils doivent cacher. Ils les font nourrir à la campagne. On les soigne avec dévouement, sans cependant les gâter.
Le père déplia le billet, le lut.
—C’est à toi? C’est ta dictée?
On ne pouvait s’y méprendre. Lui ne savait rien. Voilà qu’il laissait grand ouvert le papier compromettant, qu’il regardait sans émoi le ruban bleu que Bernard avait tendu sur sa poitrine en grand cordon. Le recel s’était bien accompli à son insu. Quelle surprise serait la sienne, le jour où celui qu’il croyait son fils, en uniforme, viendrait à cheval le remercier et l’assurer de sa bienveillance! Il inclinerait sa tête vénérable. On l’embrasserait. On le décorerait.
Mais sa mère?
Il la contemplait souvent, à la dérobée. On ne sait quels insectes pailletés, comme dans les lampes japonaises, éclairaient ses yeux; le jour, le feu, n’y étaient pour rien. Les papillons ne venaient point le soir voltiger alentour. Il étudiait longuement, sur une immense photographie, sa bouche, son sourire qui y étaient presque grandeur nature. Non, celle-là était sa mère. Elle lui avait coupé elle-même un pardessus pour l’école, alors que les camarades portaient tous des capuchons. Les revers étaient de soie grise. Dans la doublure, un centime neuf, pour porter bonheur. Un mouchoir blanc à ourlé bleu, qui débordait. Des gants gris perle, des gants à fermoir. Pauvre cher homme de tuteur, il avait été bien trompé!
Aujourd’hui qu’ils étaient absents, leur maison peu à peu s’abandonnait à Bernard. Les murs, les couleurs s’effritaient. Il allait profiter de sa solitude pour vivre toute la journée en poète et en gentilhomme. Comme les chasseurs qui lâchent dans les parcs les faisans nourris à la basse-cour, il donnait la volée à tous ces souvenirs, à tous ces objets domestiques. Il s’imaginait visiter, entre deux trains, le vieux cottage familial depuis longtemps inhabité. Il avait frappé par déférence à la porte de cette solitude de même que l’on frappe, avant d’entrer, à la porte d’un ami sourd. Il avait ouvert les fenêtres sur le jardin sauvage où les catalpas protégeaient du soleil les magnolias, les hortensias. Par cette lumière nouvelle, chaque meuble, chaque bibelot avait repris pour lui sa valeur et son style. Ainsi les traits d’une beauté s’isolent peu à peu aux approches de la vieillesse, et, n’appartenant plus au présent, se partagent entre les époques passées: le nez devient Louis XVI, le menton Empire. Dans l’arrangement qui lui paraissait autrefois uniforme, Bernard distinguait maintenant des aînés et des cadets. Les bois, la couleur des bois avait joué, détruisant l’harmonie de ton, isolant l’acajou, le noyer, le palissandre. Seuls les portraits: Brutus, Mac Mahon—les gravures: la chasse, les accordailles—s’entendaient pour ne conter qu’une même histoire: il suffisait, comme au chemin de croix, de tourner dans le bon sens.
Du jardin, à travers champs, Bernard descendit jusqu’au bourg. Ses pas sonnaient à peine sur l’honnête sol français, de vrai terreau, pur de tout alliage de cuivre ou d’or. Des aubiers centenaires jalonnaient par toises et par coudées le cours des ruisseaux. Les corbeaux éternels tournaient autour du clocher, contre le sens des aiguilles de l’horloge, neutralisant le temps. Les pics verts faisaient leur chasse aux insectes comme une tournée, de poteau à poteau télégraphique. A l’horizon, rejetant les champs de cerisiers jusqu’aux marais de cette Brenne dont les habitants ont le ventre jaune, flexible, la Creuse s’effilait sur les collines de meulière. Avant le coucher du soleil, pour être prête à son lever, la campagne déjà s’endormait, comme les coqs astucieux. Elle s’endormait; elle ronflait un peu, la campagne. Pas de murmures ou de cris, pas de fumées. Comme elle paraissait vaine, la légende qui veut qu’il y ait des hommes. Il était si clair, ce soir, qu’il n’y en a point, qu’il n’y en a qu’un, ou deux. Pas de chansons. Et, justement, il était là-bas à la lisière des champs, l’unique homme, donnant à l’univers sa véritable échelle. Etalon invariable, le jour n’avait dilaté, le soir n’avait emporté que son ombre. Il suffisait de le mettre en regard du ciel pour voir que c’était le ciel, peu à peu, qui diminuait.
Le village était célébré par les géographes parce qu’il marquait à peu près le milieu de la France. On ne savait à vrai dire si c’était l’église ou le rond-point qui occupait le centre exact. Comme le pôle, il devait varier, suivant les années, mais on se sentait presque, comme au pôle, au faîte d’un demi-globe, plus exposé, plus assuré. Les rues, les fleurs, les fossés s’évasaient sur cette terre convexe. Par quelle vanité, par quelle peur Bernard la délaissait-il pour une ville, où l’on doit loger dans les coins la nuit, le soleil? Par quelle ignorance cherchait-il à étudier la vie là où elle s’amasse en une écluse gigantesque, alors qu’elle était ici distribuée par maison, goutte par goutte, et que sous chaque toit, comme sous un microscope, isolé, un défaut ou une qualité s’épanouissait? Et Bernard, sans trop de difficulté, peuplait son bourg de types balzaciens. Dans cette ferme habitait Dron, l’avare, qui avait fait construire pour sa femme, au cimetière de Bourges, une chapelle exigée par testament, et qui déjeunait dans le caveau, les jours anniversaires, pour épargner les frais de restaurant. Dans cette échoppe, Bottin torturait les animaux, il teignait les serins en martin-pêcheurs, il plumait les coqs vivants pour un chapelier; il avait crevé les yeux de son merle pour qu’il chantât mieux: l’oiseau chantait de moins en moins, mais il engraissait. Dans son café, Durandot le terrible, qui avait surpris deux fois sa femme avec son ami Ermelin et ne s’était point senti capable de casser la tête, prétendait-il, à un camarade de première communion. Et sur son banc municipal, le père Dorat, le menteur, qui continuait à mentir, ses quatre-vingt-cinq ans passés. Chaque après-midi, il s’échappait pour errer à l’aventure dans la campagne et racontait au retour d’incroyables aventures. Quelque coquassier le ramenait en carriole. On venait justement de le débarquer, et il appela Bernard pour le mettre au courant, fier de son équipée. Bernard volontiers s’arrêta. Rien ne pressait. Le soleil avait battu dès six heures son record de la veille, et terminait, doucement, sur sa lancée.