Le vieux Dorat était ce soir pour l’émotion. Il mentait avec sentiment.
—Où je suis allé, Bernard? Je ne sais pas au juste, mais je crois bien que j’ai aperçu des bateaux.
—Des bateaux!
Il n’y avait ni canal ni fleuve à trente lieues à la ronde et jamais Dorat n’avait dépassé les bornes de la commune.
—Je crois bien que ce sont des bâteaux. Ils étaient dans l’eau, des matelots dessus; plus longs que larges et les cheminées à barre rouge. J’ai de mauvais yeux, je ne peux rien certifier, mais c’était bel et bien des bateaux.
—Ils avaient des voiles?... Oui, des voiles... des toiles enfin pour le vent.
Le vieux réfléchissait en bourrant sa pipe, car il n’avait point prévu la question et il veillait à ne point se couper dans ses récits. A court d’imagination, prétextant que les allumettes de l’Etat, trop courtes, s’éteignaient ou lui brûlaient les doigts avant que le tabac n’eût pris, il rentra se remiser près du fourneau. C’est alors que Bernard remarqua sa petite fille, à la fenêtre. Elle cousait silencieusement, et levait vers le jeune homme, après chaque coup d’aiguille, deux yeux fidèles, deux lèvres entr’ouvertes. Tous les signes qui poinçonnent la beauté, chez les différents peuples, étaient réunis sur ce visage encore insignifiant. Les prunelles étaient bleu marine, les cheveux noirs; les sourcils se rejoignaient; le nez était droit; juste une fossette, juste un grain de beauté; juste cette respiration ordonnée dont chaque haleine semble durer un tout petit peu plus longtemps que l’haleine de tout à l’heure, si bien que l’on imagine un jour pour lequel une seule aspiration suffira... Il faisait déjà sombre. La seconde veille commençait et les poules, sur leur perchoir, changeaient de patte pour la première fois. Un seul rossignol suffisait à annoncer l’automne, la nuit, la forêt, le silence.
Serait-ce enfin celle-là qui comprendrait son désir, son simple désir. Ce qu’il voulait était pourtant bien facile; il voulait qu’une femme rencontrée, sans qu’il eût à la solliciter ou à la contraindre, vînt se placer d’elle-même à son côté, marchât en souriant, lui obéît; que la voyageuse du coin, dans le wagon, s’approchât, se pelotonnât contre son épaule, lût à son livre... Les Roumaines, les Russes, dit-on, saluent ainsi le bonheur, s’arrêtant une minute à tout détail qui peut devenir le premier souvenir d’une passion. Serait-ce enfin celle-là, avec ses yeux qui louchaient à peine?
—Comment vous appelez-vous, Mademoiselle?
—Je m’appelle Renée Dorat.