—Infiniment.
Il sembla hésiter.
—Mais c’est une ouvrière.
—Tant mieux. Tu vas l’épouser. Je me charge de décider tes parents. Tu l’aimes, n’est-ce pas?
Il se frottait les mains. Il concluait:
—L’amour est le roi du monde.
Bernard regardait avec pitié le front exsangue, les joues gonflées du vieillard. Ce visage de cire, en plein midi, semblait toujours éclairé par le dernier rayon du soleil. C’était donc là l’homme qui s’était cru toute sa vie un modèle de volonté, et qui passait pour l’être. Pauvre volonté, que Bernard l’inconstant, d’un simple mot, faisait tourner d’un bloc! Pauvre volonté impitoyable qui durait juste un jour, juste une heure, comme une consigne, et qui s’anéantissait à la relève. Cet homme—on admirait au régiment ces coïncidences extraordinaires—avait rajeuni à son insu les plus célèbres exploits antiques. Il avait traversé le Niger à la nage, dans la nuit, malgré les crocodiles, pour rejoindre Mama Batyli, qui haussait sur l’autre rive une torche allumée. A demi réveillé, dans sa case, il avait étouffé deux serpents gigantesques, de son lit, en étendant les bras, comme s’il prenait seulement un point d’appui pour s’étirer, et s’était rendormi sans les lâcher. Traversé par une flèche, il l’avait arrachée malgré le médecin, pour mourir plus tôt, devant sa compagnie et face au fanion: cela l’avait sauvé. Cet homme, pour le marier à Renée, était déjà disposé à se brouiller avec sa famille entière, à lui donner en dot la moitié de sa pension. Il se préparait avec enthousiasme à l’assaut. Bernard sonna la retraite: Il obéit avec énergie.
—Ma mère en mourrait, mon oncle. Elle qui veut voir notre famille peu à peu s’élever; elle qui est si fière de toi.
—Ta mère est une sainte.
—Il faut tâcher d’oublier, n’est-ce pas? Accompagne-moi jusqu’à la maison. Je finis ma malle. Ne me lâche pas une minute. Pourquoi ma mère n’est-elle pas-ici?