Matinée longue. On me désigne officiellement pour acheter l’ail, les oignons et les échalottes du bataillon, car les légumes alsaciens ont des noms vraiment trop compliqués. A huit heures, ordre de préparation au départ. Quatre heures d’attente, sac au dos, l’arme au pied. Le réveille-matin de Clam sonne dans son sac, les officiers s’énervent et m’interdisent de distribuer mes oignons. Il m’en reste cinquante bottes, que je passe à la même compagnie. A midi, la division se décide à nous envoyer le départ.

Le ciel aussi a pris une décision. Il sera bleu dix minutes et brouillé les dix minutes suivantes. Les nuages, au lieu de ressembler à l’Asie, à l’Angleterre, imiteront des camarades à nous; voici Bernard avec sa barbe, voici le lieutenant Pattin avec un œil véritable percé jusqu’à l’azur. Nous suivons un chemin de vallon, désolés, car les grand’routes seules mènent aux villes. Il paraît cependant que nous allons sur Fribourg. Le régiment tourne, serpente, de sorte que nous le voyons en entier, chacun de notre place, pour la première fois. Un soleil Louis XIV, aux rayons obliques, réserve tout son or pour la compagnie hors rang. Les sapeurs étincellent, les télégraphistes flamboient, l’artificier, semblable à Danaé, éclate. Depuis que le colonel m’utilise comme interprète, ma place dans les marches est au premier rang de la compagnie de jour, en serre-file aux quatre hommes de tête. Il y a huit compagnies et les soldats ne changent jamais de conversation, aussi je reprends à chaque marche la conversation interrompue voilà huit jours, et cela me fait trente-deux camarades nouveaux, les trente-deux plus grands du régiment, qui me hèlent quand ils me voient. C’est aujourd’hui la compagnie où l’on parle toujours de la guerre. Les hommes se passent les conseils de leurs pères qui ont fait 70—couper les boutons de culotte des prisonniers—mettre des journaux dans les souliers quand il gèle; toute une science anodine qu’il aurait bien fallu un jour pour apprendre et la guerre de 70 raccourcira la nôtre de juste un jour. Je me laisse glisser à la compagnie suivante, jusqu’au petit Dollero, qui a vingt ans, le seul soldat de l’active dans ces trois mille réservistes, petit poète enfoui au centre de sa section, et qui obtient de se mettre au bord quand je lui rends visite. Il croit aussi que nous allons vers le Rhin, bien que nous marchions face au soleil, c’est-à-dire vers l’Occident. Poète de l’active qu’il est, il m’avoue qu’il compose des éloges depuis le matin; il est dans ses jours d’éloges, d’éloges en prose rythmée, car le pas de route, mauvais pour les rimes, est bon pour les accents toniques. Il a fait aujourd’hui l’éloge de Petipon, celui du colonel, celui de notre engagé cubain:—Cuba, dont nous ignorons la vraie forme, car seule la première carte de Colomb en est permise et, pour effiler l’île, Colomb fit cinq voyages. Il les récite. Il se propose de composer, comme préface, l’éloge des éloges. Puis, soudain muet, il me contemple avec des yeux si lumineux, si insistants que je devine son projet, que je me sens ma propre louange, et que je n’ose pas plus faire de gestes, par modestie, que devant le cinématographe.

Quel itinéraire bizarre; à quoi peut bien penser Michal! Un village coudé, mesurant l’angle droit, nous renvoie soudain vers la France. Puis, nous remontons, par des angles aigus, au Nord, puis, par un bout de route nationale, à l’Est. Nous avons l’air de vouloir échapper à une armée française, ou à un aimant français qui nous guette dans la trouée. Nous voyons avec joie la montagne s’élever entre Belfort et nous; nous nous barricadons avec les Vosges contre cette force qui nous pousse à revenir à la France. Nous ne savons pas qu’aujourd’hui c’est Charleroi. Nous tenons à l’Alsace de l’amour le plus désintéressé, d’ailleurs, car nous ignorons que ces petits bois sur la droite sont les bois de Nonnenbruch et qu’ils valent au plus juste, à cause de leur potasse, quatre-vingts milliards. Tous les arbres, tous les bosquets de ce pays lourd s’allègent, jettent leurs ombres et bleuissent. Un vallon à mille plans, au bas de chaque descente, s’éclaire, s’éteint par degrés, et toutes celles des feuilles qui seront jaunes dans un mois demeurent inondées de soleil. Sur les ardoises des clochers, un rayon mal taillé s’effrite. Aux carrefours, des plaques tentatrices indiquent Colmar, Strasbourg, Fribourg, avec le nombre de kilomètres le plus réduit, en évitant d’atteindre un chiffre rond, comme dans les grands magasins: 59, 99, 119. Nous traversons un ruisseau rapide qui porte son nom sur le pont comme sur son collier, c’est la Doller. Au delà du pont, une maison isolée, comme en France; un jardin clos de murs, comme en France. Nous n’y étions plus habitués et avons peur pour cette maison si seule. Tous les hommes l’ont remarquée et sentent soudain en eux, encadrée, leur maison d’Auvergne et leur pré. Vers le soir, à l’heure où des bambins, avec des adjoints centenaires, distribuent le Temps dans Paris, le vaguemestre de la brigade à bicyclette, le long du régiment, donne à chaque sergent-major le Bulletin des Armées:—Aujourd’hui, 3 août, rien de nouveau. L’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne. Le bulletin contient aussi le récit d’un ténor de l’Opéra-Comique, qui s’est trouvé pris dans une bataille: «J’aurais préféré, conclut-il, chanter la Tosca». Que de périls la vie recèle pour un ténor! A huit heures, arrivée à Aspach. Je quitte Dollero tout heureux car, au milieu de ses éloges, il a trouvé une épigramme:

Fasse qu’il prenne bientôt femme
Car, Apollon,
Je médite l’épithalame
D’Épitalon.

Epitalon l’attriste en soutenant que c’est encore là un éloge et pas une épigramme... Mais voici Aspach. Avec les secrétaires, je fais halte dans une grande ferme en bordure de la route et nous nous offrons, pour la première fois, le luxe de voir défiler notre régiment. Les quatre hommes de tête, le visage de chaque compagnie, me font seuls un signe d’entente, à part la compagnie des oignons reconnaissante, qui tout entière me sourit.

Une femme! Jusqu’à ce jour,—nous n’avons traversé d’ailleurs que des villages ou des fermes—de vieilles paysannes seulement et des gamines, celles qui meurent en garnissant des lampes, celles vêtues de pilou. Jamais ces notairesses blondes aux yeux de feu, angoisse, délices des notaires, ces bijoutières délirantes, loyales dans leur passion soudaine, car les soldats achètent peu de bijoux, qui nous donnaient, pendant les manœuvres, dès les faubourgs, l’impression de conquérir Clermont-Ferrand ou Issingeaux. Jamais ces jupes de velours bordées de rose qu’un enfant même attend à la frontière des contrées que l’on personnifie par des femmes. Nous avions pourtant pris le soin d’entrer en Alsace un dimanche.

Après quel voyage! O Françaises des gares, qui toutes encore vivez! Sur notre passage, aux arrêts de nos trains, appartenant à chacun, esclaves de chacun, courant du passage à niveau à la ville—cela descendait—pour remplir vingt bidons qu’elles avaient pris vides et qui pesaient vingt kilos au retour—cela montait; ne se retenant pas de donner deux billes de chocolat à chaque homme—au lieu d’une—et désespérées d’avoir épuisé deux fois trop tôt leurs provisions; bourgeoises, paysannes, fillettes avec leur Anglaise, épanouie, libérée d’hier d’un doute affreux sur l’Angleterre, alternant au bord de notre voie comme dans la vie des voyageurs illustres, institutrice dont chaque élève avait écrit et signé un billet d’espoir aux soldats; bouchère, dont l’étalage était distribué, qui pensait soudain à ses confitures et courait à ses armoires; jeunes filles brunes, souples, dévorées par la guerre, dans une gare de mineurs, qui changeaient déjà le premier billet de cinq francs, ce billet qu’elles devaient garder toute la vie comme souvenir; cousines timides qui entr’ouvraient sans bruit notre wagon endormi, vers deux heures du matin, et frémissaient de joie en le voyant subitement se secouer, descendre sur le quai sablé, enfouir dans ses musettes un chocolat dont elles nous disaient orgueilleusement la marque, car il faisait si sombre; statue blonde, tête d’or, qui scrutait et reconnaissait chaque visage, et qui me refusa un second verre de vin, bien que j’eusse fait à nouveau la queue; épouse, qui regardait les autres sans les aider, sous les acacias lumineux, anéantie mais qui voulait nous voir, qui se refusait à nous dire, par tristesse ou par crainte, le régiment de son mari, sanglotant dès qu’il fût avoué; formant haie jusqu’à la frontière, toutes à un mètre de nous,—à part une jeune fille de Montceaux qui ne voulut jamais s’approcher—debout hors de la tranchée du train, hors de leur vie, hors de la modestie, prêtes aussi à mourir et narguant les express, toutes les femmes, accourues qui se cachent les unes derrière les autres dans notre vie et dont je n’avais vu, avec les bras et les gestes des mille autres, condamné à une idole indoue, que la plus proche. Tout ce qu’ils n’avaient pas vécu passa ainsi, avant les périls, sur les yeux de ces soldats; les tristes repassèrent une vie enthousiaste, les égoïstes une vie généreuse, les faibles une vie de décision, car on avait cinq minutes pour se connaître, donner son adresse, pour regagner son train, partir..... Mais, depuis l’Alsace, pas d’Alsaciennes? Elles allaient permettre que l’Alsace, dans notre esprit, devînt un pays masculin, un Berry, un Poitou, une province devant laquelle on ne s’effacerait pas si on la rencontrait en personne à une porte, pour la laisser passer d’abord. Elles allaient laisser mentir ces tableaux enfantins de l’école qui ont uni, dans notre mémoire, et confondu, une petite Alsacienne, une Romaine élevant ses fils, et une Océanie de douze ans, toute nue! Trinité scolaire, qui souvent m’oppressa d’une nostalgie égale. Pardonnerai-je à l’Alsacienne de se cacher, elle qui a maintenant mon âge, alors que j’en ai voulu, bien souvent voulu, de n’avoir pas fait pour moi le voyage d’Europe, à la petite Océanie?