La poule ne sera que pour le soir, je ne proteste pas, car des émissaires m’ont averti que Jalicot avait une poule du matin et je le rejoins dans sa cuisine. Il y a un troisième convive que Jalicot me présente; un inventeur de serrurerie, dans une maison de Lyon, excellente, qui emploie déjà quatre inventeurs. C’est lui qui a perfectionné la vis à encoches multiples. Longue discussion sur les cadenas, puis, sans transition, sur les romans. Notre hôte, sans être ennemi de l’écriture, la blâme de ne pas être un instrument précis. Y a-t-il un littérateur capable, du fait seul qu’il récite deux lignes ou deux vers à un passant, de le faire changer de couleur, de le faire éclater de rire, de le tourner vers le vice ou vers la vertu? Un passant de bonne moyenne, un négociant?... Si oui, il retire tout ce qu’il a dit. Y a-t-il des formules qui frappent les hommes comme le mot Sésame, autrefois, ouvrait les portes? Jalicot proteste et récite:—Saint Pierre cherchait un mot pour son cadenas. L’inventeur sourit... C’est très beau... Il se rend. Il avoue, d’ailleurs, qu’il est de mauvaise foi. Lui personnellement ne peut prononcer de vers sans avoir, comme les gens qui chantent, les yeux pleins de larmes:
«Dans le vallon qui doucement s’éclaire,
Un corbeau noir sur la neige est tombé.»
Il pleure vraiment un peu; jamais on n’a vu un corbeau aussi nettement! Et la neige, si l’on pouvait être au mois où elle tombera! Mais il nous quitte, sa section doit faire l’exercice à une heure... c’est la guerre.
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...C’est la guerre: On ne me fera pas travailler de l’après-midi. Sur ce dimanche alsacien, morne, privé d’hommes et sans doute, si le curé ne change pas d’humeur, de vêpres, joue un dimanche français, privé de femmes, mais qui remplit de notre bleu et de notre rouge tous les coins vides de l’autre. Les habitants apprivoisés sortent officieusement de leurs armoires, pour nous le faire admirer, tout ce qu’ils n’ont pas osé revêtir dans ce matin officiel: les femmes leurs jupes et leurs nœuds noirs, les hommes leurs vestes, le curé ses chasubles... C’est la guerre, avec son ciel bleu, ses canons grondants, ses pigeons voyageurs qui s’entraînent autour du clocher sur la piste étroite et dure des martinets. Sous un pommier aux pommes vertes je m’étends. Elles sont vertes et dures. Je peux dormir au-dessous d’elles, je peux les contempler sans crainte, et aussi sans l’appréhension d’avoir à inventer, l’une tombant, les lois du monde. C’est la guerre dans sa quatrième semaine, au dimanche exact où elle aurait dû s’adoucir et devenir la chasse. C’est le fond clair de la haie qui devient subitement rouge, quand une section passe sur la chaussée et la compagnie de piquet qui s’exerce dans le champ voisin à charger à la baïonnette en criant: «Vive la classe». C’est, à peu près toutes les heures, un revolver qui part dans les mains d’une ordonnance maladroite, et donne aux soldats parisiens l’impression qu’on est près de la Tour Eiffel et qu’il est midi. Puis, si l’on se dresse enfin aux cris de Laurent qui appelle pour le rapport, c’est un chemin tournant contre un mur couronné de roses; au-dessus du mur, des terrasses; au-dessus encore, le cimetière... Il faut être civil pour se faire enterrer si haut. Là, c’est le calme que donne un petit chemin de croix qui n’a que quatre stations et où Jésus meurt sans être encore fatigué, les joues bien roses; c’est le désespoir adouci qu’inspirent la colonne brisée au-dessus du fils Moser, la colombe dorée au-dessus de la fille Mayer, l’inscription de Hans Hermann, né en juin 1870 et mort hier, pauvre et noble vie, qui n’a pu loger tout entière dans l’Allemagne et la dépasse des deux bords. Un Durand est venu aussi reposer dans ce cimetière. Chers Durand, et vous, chers Dupont... chère France!
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Déjà vingt jours de campagne, déjà deux semaines sans café sucré, sans pain salé;—Petipon, tombé de congestion au pied du drapeau;—trois gros réservistes évanouis sur la route de Vesoul;—la pluie de Lure, qui colla toutes nos cartes-lettres neuves et qui n’est pas encore séchée—les lignes de tramways, de chemins de fer se retirant peu à peu de nous comme se rétrécit un nerf coupé;—tous les drapeaux alsaciens, blanc et rouge, du district d’Altkirch, découverts chez un patriote par Poirier, qui crut avoir pris d’un coup cent drapeaux allemands; les noms de Wissembourg, de Freschwiller, de Reischoffen, recouverts pour toujours dans notre mémoire, comme les stations du Métropolitain dont on change les noms prussiens, par de petits noms simples et pacifiques: Saint-Cosme, Bellemagny,—peut-être avons-nous fait notre devoir envers l’héroïsme, envers la guerre! Tout ce que nous attendions d’elle, nous l’avons vu: le chasseur d’Afrique cassant son biscuit avec le pic des soldats du génie; le zouave endormi sous un porche alsacien; le général au galop saluant le général à pied; confondus, ces uniformes qui donnent vingt vertus au courage militaire, et, dans l’esprit du sergent rengagé qui sait les garnisons par cœur, brouillent soudain toutes les sous-préfectures, y compris les algériennes, et toutes ses nostalgies; chaque arme passant à l’autre arme son insigne, un fantassin sur un cheval blanc, un vieux landau plein de cuirassiers, un bataillon d’infanterie manœuvrant aux trompettes, spectacles d’une ambiguité pour nous plus aigüe que, pour vous savants, Andromède en Bacchus, Hébé à cheval; le suffixe «en Alsace» s’agrippant à chaque pensée: «Je suis étendu en Alsace», «Je fais le résumé du jour en Alsace», à tout grade: «Je suis sergent en Alsace!»... Michal, qui m’a rejoint, est lui-même plus calme et a signé, pour tout le soir, un armistice. Ses paroles sont incertaines, mais au fond elles veulent dire que, si nous sommes battus, nous restons les rares Français qui ont pénétré en Alsace. Assurés de la victoire, nous caressons égoïstement cet espoir de défaite. Nous éloignons le plus possible de la guerre notre bavardage; nous parlons de l’Amérique, des îles de la Sonde, où il ira, après son voyage aux Indes, avant son voyage d’Australie, puis nous tenons à en écarter nos corps mêmes. Nous gagnons une prairie isolée, d’où l’on ne voit plus le chœur gothique de l’église, où nous jouissons d’une Alsace pure de souvenirs; près d’un ruisseau qui coule; à l’ombre d’un vergne que le vent agite. Nous ne voyons que des génisses, un chien, des faneurs; nous ne voulons prendre d’elle que ce que nous aurions pris, par un semblable jour d’été, au Berry, au Nivernais, un peu de chaleur, et, pour notre tête, un peu d’ombre, car, vainqueurs modestes que nous sommes, nous ne regardons point le soleil en face. J’effraye Michal comme on effraye une cousine en Normandie, avec l’aide d’une rainette, d’une araignée. Il cueille des herbes pour son herbier et me dit leur nom commun, réclamant leur nom savant: nous n’avons plus besoin que d’interprètes de latin. Un bœuf impassible, et qui ne rumine même pas, attend, pour ne pas brouiller l’herbe française avec l’herbe allemande d’hier. Ce n’est pas par lâcheté, c’est par modestie que l’on renonce ce soir à la guerre, au carnage, à sa mort, à la mort surtout des autres, des camarades qu’on a jetés pêle-mêle et joyeusement dans le mois d’août, avec l’espoir de les retrouver épars, chacun dans sa ville de Prusse. Je les retiens tous autour de moi. Je ne veux perdre personne. Tous ces souffles de mort, que je sens effleurer la tête de Michal, en nous allongeant dans ce pré, ils s’éteignent, et ces souffles sur moi de vie plus ardente. Restons ce que nous étions en juillet, le dernier jour de juillet, lui ingénieur à Lens, moi baigneur à Châtelguyon. Restons-le, s’il le faut, toute notre vie, sans demander l’avancement de Lille et de Vichy. Que le courage militaire demeure l’apanage d’une caste enfantine et bruyante, et ne se répande pas, comme l’a fait la Légion d’honneur, son insigne, parmi les professeurs, les contrôleurs, les peintres... Le canon se tait, le cœur n’est plus jaloux et bat plus lentement. Le dimanche pour nous s’arrête, et nous sentons passer une seconde où, malgré la guerre et malgré les moyennes municipales, personne en France n’est mort, personne n’a pu naître...
Il fallait la guerre pour qu’on distribuât un courrier le dimanche après midi! Mauvaise humeur de Devaux; il n’a qu’une carte de sa femme, qu’il a épousée la veille du départ: Elle aurait vraiment pu lui écrire une lettre.
Aspach, 24 août.
Dormi à cinq sur un matelas dérobé par Devaux. Allusions aux nouvelles mariées. Tas de punaises, comme nous le craignions, mais, vers minuit, un cheval; il reçoit une gifle et sort, dignement, patinant sur les escaliers. A une heure, les cuisiniers s’installent dans notre cour. Il n’y a plus à lutter. Tout ce que nous avions assemblé de conscience tranquille, chose si nécessaire au sommeil, ils le chassent, avec le bruit recommandé en Algérie pour chasser les sauterelles. Je vais m’asseoir auprès de leur feu, pas le feu où leur café bout, mais leur feu de luxe, car ils fondent toujours deux foyers, comme s’ils faisaient une ellipse et non pas la cuisine. Il y a déjà là trois ou quatre soldats, les uns penchés sur la flamme, les autres lui tournant le dos, car la chaleur est faible et ne traverse même pas la moitié d’un homme. Vers le cœur, on reste gelé. Nous l’entretenons parcimonieusement, allumant chaque nouveau sarment au sarment qui s’éteint, pour que le fagot suffise jusqu’au matin, comme on allume pour descendre d’un sixième les trois allumettes que l’hôte vous a confiées. Mon tambour, qui a le visage illuminé, discute avec un soldat à visage nocturne; il termine une histoire dont je n’entends que les dernières phrases: «Je le tue avec mon képi de plomb»—«il avait au moins six mains»—«son sang était de l’or».—Ces gens-là racontent leurs rêves, car il n’y a pas un langage de la nuit, sans logique, et inhumain... Parfois le sarment est vert et nous enfume, mais fumée est un peu chaleur. Une petite étoile française, jusque-la immobile, nous fait tout d’un coup mille signaux. Vers trois heures, un adjudant passe pour faire éteindre les feux inutiles. A Paris l’on éteint, en effet, un bec de gaz sur deux, mais nous n’obéissons pas; nous nous taisons, et il s’irrite de lutter contre des ombres; enfin celui de nous qui est l’âme faible, qui tuera sur ordre les chiens blessés, qui brisera les bouteilles d’alcool confisquées, étouffe notre feu en le battant avec le sarment qu’il allait y mettre. Nous restons autour de la cendre, jusqu’à ce qu’elle soit froide. Nous touchons de nos doigts le dernier charbon. Puis l’aube arrive, par une porte qui laisse aussi passer une bise aigre. Nous relevons nos cols humides, nous resserrons nos cravates. Un coq chante. Une fois seulement, et c’est le jour. Nous n’avons à renier l’Alsace qu’une fois.