La guerre vient juste à temps; dix ans de plus, et c’était tard. Dans les villages que nous avons traversés, les enfants ne parlent plus français. On a tout au plus l’impression que jadis, jadis ils l’ont parlé. Il nous escortent avec enthousiasme, mais dès que nous les interrogeons, ils s’arrêtent, leur sourire cesse, ou bien ils se précipitent chez eux, questionnent leur mère et rapportent une phrase incompréhensible de trois mots boiteux: c’est tout ce qu’il reste de français à la maison. Nous nous décidons à leur parler allemand: pour qu’ils comprennent mieux, j’emploie mon haut allemand officiel, la langue des théâtres de Meiningen et de Weimar, le hanovrien des acteurs juifs qui déclament les traductions de Verlaine. Je demande à deux fillettes où l’on peut trouver des confitures, du miel. Elles éclatent de rire, comme on rit en France d’un acteur qui déclare se nourrir de miel, de compotes. Je voudrais savoir aussi où est l’école: acteur bizarre, qui va à l’école! mais elles m’accompagnent. Voici l’école; voici leurs cahiers de composition, écrits tous en allemand, dans une écriture raide de parade, au cas où l’empereur les daignerait honorer d’un regard. Dessins orgueilleux dont le moindre chalet porte un paratonnerre; problèmes d’arithmétique à la donnée dure et sèche, que l’on a envie de résoudre par la chimie, et qui vous font restituer, sous peine de correction, les chiffres, les stères, les kilomètres. Pas un mot de français. A Saint-Cosme seulement, chaque dictée, quel qu’en fût le sujet,—c’était toujours Charlemagne ou Geneviève de Brabant, car les instituteurs alsaciens choisissent leurs héros dans leur méridien—était suivie d’une phrase à nous, sans rapport avec le texte: «L’oseille est un légume», «l’ail est une plante», «la coquetterie est un vice». Brave maître d’école qui bordait les massifs impériaux de persil et de défauts français. Voici le cahier de ma fillette la plus grande: elle a très mal; elle n’a pas su la mort de Frédéric. Elle affirme qu’elle ne recommencera pas, et me récite tous les grands hommes qui sont morts, mal assurée pour ceux qu’elle aime.—C’est ainsi que nous passons notre journée entre les enfants et entre les vieillards, nous vieillissant ou nous rajeunissant d’une vie entière selon nos rencontres, car vieux et enfants ne vont pas ici ensemble, comme en France, et nous conquérons un pays où l’âge adulte n’existe pas.
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Rencontré Jalicot, qui a adopté un vrai petit muet; n’ayant pas l’allemand entre eux, tous deux se comprennent à merveille. Rencontré Artaud, qui est rayonnant, qui s’est pris le pied dans la roue de sa voiture, a cogné la tête dans le marchepied, et est retombé sur une botte de paille; il voudrait le refaire qu’il n’y arriverait jamais. Notre chien de chasse suit mes promenades quand je prends un fusil et m’abandonne quand je me contente du revolver. Je le mystifie en l’emmenant à la pêche, un ruisseau coule au bas du village.
Il fait chaud, et je rejoins au milieu de la prairie le lieutenant Michal. Petit, modeste, doux, c’est notre guide; le général de la division a choisi pour marcher en tête des régiments de réserve, les contraires des tambours-majors de l’active; le guide du 236 est C..., le plus petit romancier de France; celui du 305, B..., journaliste silencieux, qui prend des notes.—«Voilà des régiments qui réfléchissent», peuvent se dire les bourgs qui ont vu la veille défiler les zouaves étourdis ou les chasseurs. Michal étudie sa carte. Il s’est étendu dans l’herbe suivant la ligne du Rhin et, orienté vers le Nord, distribue ses points et ses demi-points cardinaux aux clochers les plus distincts; à chaque halte, il s’installe ainsi, se couche, niveau du régiment, et le lendemain nous conduit sans erreur par les plus petits chemins, même s’il n’y a pas de villages, et s’il a dû confier le Nord et le Sud à de simples rochers ou à des arbres. Souvent je l’ai rejoint, sur ces routes alsaciennes qu’il a plus de plaisir à fouler qu’un autre, car il est ingénieur des mines et il n’oublie pas une minute combien le sol conquis est profond. Nous marchions de son pas régulier, qu’il règle à une montre; dans cette avant-garde de calme où l’on ne connaît rien des bousculades et des hâtes de l’arrière, nous parlions de la guerre, à laquelle il n’avait jamais cru et à laquelle pourtant il s’était préparé avec minutie depuis son enfance. Chaque année, il la jugeait plus impossible, et chaque année le poussait à acheter un album d’uniformes allemands, ou un couteau de guerre, ou un sifflet de campagne, un imperméable. Il ne lui manquait plus, au début d’août, qu’une ceinture pour l’or. Il avait l’or. Son réflexe n’était en retard que d’une année. Pendant les huit jours d’attente à Roanne, il ne quittait pas la bibliothèque des officiers, où il empruntait tous les livres de guerre, et le jour du départ, le bibliothécaire a dû lui laisser les Commentaires,—au lieutenant Bertet le Mariage de Chiffon. Il m’explique aujourd’hui notre manœuvre d’Enschingen. Il porte en lui tous les plans des combats, d’échelle différente, il compare simplement notre mouvement, pour que je le comprenne mieux, à la plus grande bataille du monde, à Austerlitz, mais se contente d’expliquer Flaxlanden par une petite défaite athénienne dont j’oublie aujourd’hui le nom. Moins que des soldats, moins que des lieutenants, il voit des victoires ennemies se précipiter l’une contre l’autre, Wattignies contre Sedan, Denain contre Waterloo, et de nos armes, de nos navires, il parle avec le même jugement impartial et transparent; tout devient balistique, capillarité, et je rattrape à peine par les trajectoires de ses fusils mon pauvre régiment, qui me semble presque inutile. Il m’explique les vallées, les rivières. Cette guerre, que nous imaginions tous une guerre d’été, il la voit, dès le début, souffrir des douleurs des quatre saisons, car il me rappelle qu’au Cameroun déjà il pleut, qu’en Chine il gèle... et il l’étend sous toutes les zones comme un nouveau continent... Guerrier que je suis, je sens ma part de froid me gagner, ma part de neige, je prévois une seconde les tranchées, les inondations, les fièvres. De l’Alsace aussi il parle si nettement, je la sens dans son esprit,—comme sur ses photos, comme dans ce pré bordé directement par les Vosges et le Rhin, et où nous pouvons planter, plus légitimement que sur la carte même, des épingles avec des drapeaux,—si étroite, si délimitée, si seule, qu’il en détache cette Lorraine même, que nous lui avons donnée pour compagne. Les deux deuils, confondus par égoïsme ou par hasard en un seul deuil, il les sépare en moi autant que si les deux provinces perdues étaient aux deux extrémités de la France. Il m’enlève l’illusion, prenant Spechbach, d’avoir conquis du même coup un bourg lorrain de même grandeur. Tristesse d’apprendre que celui auquel vous croyiez un jumeau est seul, ne ressemble à personne, et il me ramène vers un village où tout maintenant me semble dédoublé—et moi-même—de ce qui avait pour moi un double sens.
Il me quitte; il doit acheter du jambon et du vinaigre, car les officiers l’ont naturellement chargé de leur cuisine, comme ils en chargent avec leur infaillible instinct tout professeur, tout philosophe, tout poète.
Ammerzwiller, 23 août.
Lever vers cinq heures. Nous nous rassemblons au bureau lentement, car chacun de nous, le soir, disparaît dans l’ombre, et va dormir secrètement dans le coin ou sur le meuble qu’il a hypocritement noté de jour. Une visite au premier nous apprend que le lit du colonel est déjà libre. De temps à autre, l’un de nous sort au galop, et revient au bout de vingt minutes, les yeux gonflés, s’étirant, disant:—Ah! que j’ai bien dormi!
Le bruit court que c’est dimanche. Ce n’est pas le curé qui le confirmera. Il a refusé de dire une grand’messe et a célébré l’office dans sa chambre, tout seul. Nous décidons de faire un bon dîner. Chacun sort à nouveau subitement, revient, le visage apaisé, avec le riz, l’ail, la poule qu’il avait repérés la veille, et pas un Français qui n’ait aussi, dans ce bourg de huit cents habitants, déjà marqué en lui la maison qu’il habiterait, la femme qu’il choisira, au cas où nous y resterions quelque temps, toujours.
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Je vais acheter trente bœufs avec l’officier des détails. Je marchande. Je suis chargé de vérifier si la voyageuse arrivée chez Schanzi est bien une sage-femme. C’est la femme Schanzi qui vient m’ouvrir et toute contestation est impossible. J’écoute le vaguemestre nous lire le courrier qui part: approuvant la carte du colonel: Tout va bien, étonné par celle du capitaine adjoint qui écrit à ses fillettes: Bonjour dominical du papa: il n’aurait jamais cru qu’il fût à ce point calotin! C’est enfin mon tour de m’étendre sur le lit du premier. L’envie de dormir est passée et je trouve dans la chambre un vieux numéro du Nouvelliste d’Alsace-Lorraine. Que notre guerre est calme, à en juger par les titres, comparée à cette paix d’il y a six mois: Les Écrasés de Guebwiller, Mariage interrompu à Saverne, Scission de la Fanfare de Munster... La guerre aussi, d’ailleurs, a ses coups de théâtre, car je suis mis à la porte par la brigade elle-même, qui s’installe dans la cure et nous déloge. Nous délogeons le bureau du bataillon, où les soldats qui touchent dans le civil un traitement de l’État arrivaient s’inscrire, rangés par ministères, ou à peu près, car un cantonnier s’est faufilé dans les beaux-arts, puis dans les colonies. On a pitié de lui, et il passe le premier, mais il s’obstine à appeler la guerre des manœuvres.—Avant les manœuvres..., explique-t-il.—Après les manœuvres..., réclame-t-il. On n’y comprend goutte et on l’expulse.