La bataille est bien finie, bien gagnée, mais le canon tonne toujours, et devant nous. Nous ne nous en inquiétons point. C’était encore l’époque où les fantassins croyaient que l’artillerie se loge entre les ennemis et eux. Pauvres artilleurs! disions-nous. A dix heures, départ de Spechbach. On craint un retour des Allemands par Cernay et nous attendons jusqu’au soir, face au Nord, dans des vergers. Réclamations du lieutenant Viard, dont la compagnie est près d’un rûcher, et qui a déjà deux hommes piqués. Mais interdiction formelle d’enfumer les abeilles avant le café. A cinq heures, départ dans la direction d’Altkirch. Belle route, dont les cerisiers ont été coupés au ras du sol par les Allemands, et il ne reste des arbres que leur plan et leur âge. Nous retrouvons les artilleurs de Moulins, les dragons de Saint-Étienne. Quelques dragons sont montés sur de grands chevaux allemands qui ne veulent suivre, par patriotisme, que réunis en peloton, mais les logis s’y opposent. Assis sur les cerisiers, nous regardons vers les champs, un peu pour éviter la poussière, beaucoup pour ne pas tourner le dos à trois tombes de soldats français, tués voilà dix jours et dont nous notons les noms sur nos carnets. Nous apprenons leur mort en même temps, à peu près, que leurs parents... Nous avons de plus le chagrin de voir les tertres faits un peu au hasard... Je ne sais pourquoi nous eussions aimé pour eux des tombes parallèles.
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Halte aux portes d’Ammerzwiller. Notre boucher a vu qu’on agitait trois fois des lampes dans le grenier d’une maison. Il me requiert comme interprète, et nous pénétrons, boucher avec son revolver, sergent avec sa baïonnette, dans la chambre d’une grande jeune femme à cheveux blonds qui sort du lit en criant. Elle sanglote; on voit sa gorge, ses jambes, toute une franchise de réveil qui pousse le boucher à croire tout ce qu’elle dit: Elle jure qu’elle n’a pas de lampe, qu’elle a l’électricité, qu’il n’y a personne dans le grenier. Elle dit tout cela en français, mais le boucher, pour bien comprendre, me regarde et attend ma traduction. Au grenier, nous trouvons, enfoui sous des couvertures, un homme que nous confions à la garde et nous prenons deux otages, dont le jeune curé, qui proteste, défiant de la république et malgré que ses sentinelles mêmes aient encore, épinglés à la capote, les Sacré-Cœur distribués à Paray-le-Monial. Ce matin, je vais aux informations et une voisine m’apprend que nous avons arrêté le faible d’esprit du village.
Vie de garnison toute la matinée grâce à mon adjudant des dernières manœuvres, avec lequel je bois le café, et qui tente de m’apitoyer sur son récent échec à Saint-Maixent: échec injuste cette fois; on lui a demandé à l’oral ce qu’il pensait de Benserade. Il m’emmène aussi cueillir des laitues dans les champs où nous trouvons des cadavres de lièvres, inutilisables, gâtés en une heure. La chasse est le maximum de ce que peut supporter un cœur de lièvre et la guerre le fait éclater. Pas d’oiseaux non plus, à part les poules; les poules, puisque c’est leur nom, se sont cachées les premiers jours, sont ressorties et ont repris maintenant leur chasse, un œil sur chaque oreille: la guerre durera longtemps... Toute la question est de savoir si l’admissibilité comptera après la paix!
Nous revenons par le corps de garde où ma compagnie, qui est de jour, a pendu toutes les enseignes suspectes de la ville et la devanture complète d’un pauvre homme, le malheureux, qui s’appelle Kaiser. Elle collectionne aussi les plaques officielles des rues, et à chaque instant un donateur arrive, apportant des panonceaux ou des affiches. On se croit à Carnavalet les jours de générosité. Bientôt tout le déguisement prussien du village est rassemblé dans cette salle; écriteaux si dédaigneux pour le passant qu’ils font naître immédiatement l’ordre ou la vérité contraire dans un cœur français: Ordonné de passer sur la voie quand le train arrive.—Obligatoire de battre les animaux.—Enschingen pas à 7 kilomètres, Enschingen à 1.000 lieues!... L’innocent est toujours là, mais il ne sait que l’allemand. Bardan s’occupe de lui offrir le café et, pour trouver des relations communes, essaye de lui faire entendre qu’il a connu un Boche, à Vichy, un garçon d’hôtel. Il a connu aussi un idiot, qui vendait des journaux et auquel on n’a jamais pu repasser une pièce fausse; car il ne faut pas croire que les idiots soient plus bêtes que les autres.
Rencontré le lieutenant Bertet. Il est stupéfait d’être en Alsace. Il n’avait pris que des cartes de Prusse et de Bavière, comme s’il ne s’agissait dans cette guerre que de délivrer la Pologne, et je dois lui céder mes deux pauvres petites cartes de Colmar et de Strasbourg. Il ne me laisse qu’un plan des irrigations de la forêt de la Hardt, trouvé à la mairie. Je ne risque plus de me noyer dans cette forêt... Je me console en pensant à mes amis alsaciens, Braun, Beyer, partis avec toutes les cartes des Vosges, qui s’acharnent sans doute en ce moment sur le Luxembourg belge, qui couchent ce soir à Malines, à Bruges, alors que nous tenons déjà, par quinze jours de marche pacifique, l’enjeu de la guerre. Nous avons vraiment une dette envers l’officier d’état-major auvergnat qui fit sournoisement désigner, sur les plans de mobilisation, les Auvergnats pour reprendre l’Alsace!
Les hommes sont moins pris au dépourvu que Bertet. Ils ne donnent pas, comme notre état-major de brigade qui nous interdit toute sonnerie, toute entrée en musique, l’impression de chercher la vraie frontière à l’intérieur même de l’Alsace. Ils règlent les horloges à l’heure de la France, ils grattent les mots allemands sur les murs, ils se délivrent de la petite humiliation qu’on leur infligea chaque année, à l’école, en leur contant 70, et, soulagés, attendent avec bonne humeur la fin de la guerre. Pas un qui eût pensé aller ailleurs qu’en Alsace, qui n’eût convenu avec sa famille d’un mot pour annoncer qu’il y était, dictionnaire enfantin que tous ont copié, de sorte que les mille lettres, les mille cartes, commencent ainsi: le sac n’est pas lourd, ou le ceinturon ne serre pas, ou les souliers ne prennent pas l’eau, phrases négatives qui voudront dire, une fois révélées par l’air pur de Pontgibaud ou de Thiers: «Nous sommes à Mulhouse», «Nous sommes à Strasbourg», «Je vois le Rhin». On pourrait le voir en effet du haut du clocher avec une jumelle marine, affirme le curé, qui affecte aussi de compter en milles marins—15—la distance qui nous en sépare. Rétoil, qui est marbrier au cimetière de Volvic et nous a promis à chacun, le mauvais cas échéant, sa meilleure inscription, grave en attendant dans le marbre de la cheminée:
| 16 août 1870 | 19 août 1914 |
| Rezonville. | Enschingen. |
Sur la carte, où le pays annexé est en carmin, la France en blanc, comme il n’est pas de crayon blanc, on passe au crayon rouge la France, que l’Alsace conquiert ainsi en une minute. Mon tambour, qui est de Bruère, le village du bas Bourbonnais où se dressait avant 70 le centre de la France,—c’est une colonne carrée faite de deux sarcophages romains trouvés aux environs—se réjouit que Bruère ait repris son rang, l’écrit à sa famille, essaye de l’expliquer au maire avec des ficelles tendues de Dunkerque à Perpignan... le maire ne comprend pas... l’Allemagne n’a pas de centre... Souvent les soldats ont recours à moi pour parler allemand, mais je ne suis qu’un interprète de mots abstraits. A part l’oignon et ses dérivés, pour lesquels je me sens d’un réel service, un soldat français peut tout se procurer par gestes. Ils n’usent de moi que pour calmer le doute qu’ils ont eu, en voyant qu’on n’illuminait pas en Alsace, qu’on n’y parlait pas français. Ils cherchent avec une bonne volonté inépuisable l’Alsacien qui leur dira:—quelle joie de vous voir! Quelle honte que les Allemands! Ils essayent, par des insinuations naïves sur la folie du kronprinz, de mettre à l’aise leurs hôtes. On m’invite au café dans cette grange pour que je demande à la vieille si elle est contente de nous voir. Comment se dit contente? Toute la journée on lui répétera le mot «zufrieden» qui deviendra le soir un lambeau allemand méconnaissable, auquel la vieille continuera de répondre en hochant la tête. Pas un fumeur, pas un enfant, qu’ils ne me fassent interroger sur les cigognes, sur Strasbourg, sur les têtes de pipe. Si l’un d’eux fait mine de dire que le patois alsacien ressemble quand même au prussien, les autres me chargent de lui expliquer la différence colossale, qu’au lieu de Haus, la maison, on dit Hus, au lieu de Deutsch, l’Allemand, on dit Schwob et, dans certaines maisons renfrognées, c’est eux qui apportent l’Alsace: ils trouvent à coller sur la porte, comme sur les autres, un portrait de sainte Agnès; ils passent au ripolin rouge les poutrelles déteintes, et mettent des fleurs sur les accoudoirs. Égalité française: il y a bientôt le même nombre de géraniums à chaque fenêtre du village. Tous fiers, d’ailleurs, de leur conquête, et étalant les culottes rouges qu’ils ont lavées aux alentours des maisons suspectes.
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