Occupé Enschingen à minuit juste. Je dis minuit juste, bien qu’il y ait à ce sujet une dispute entre mes deux compatriotes, Laurent, qui a gardé l’heure de la ville, et Clam, qui a l’heure de la gare. Les Allemands viennent de partir, laissant la mairie préparée comme une souricière, des tablettes de chocolat sur la porte ouverte, des croûtes de fromage sur la table. Dans une cave, une patrouille égarée du ***, que les compagnies se passent, que le capitaine Fontange félicite, que le capitaine Perret veut fusiller comme déserteurs. Nouveaux otages, qui descendent en bras de chemise et que nous renvoyons passer une veste, car nous ne désirons que des otages habillés. Je suis de garde au drapeau; nous l’installons dans l’auberge, et tous les soldats qui s’échappent pour boire, surpris de le rencontrer là, vident du moins leur verre plus dignement. A trois heures, départ pour Bernwiller; le lieutenant Viard félicite les guides: la route est absolument droite. Journée paisible, chaude. Nous jouissons de ce soleil que nous avions, suivant d’illustres exemples, jeté hier soir, pour le reconquérir, dans la bataille même; jeté dans le mauvais sens d’ailleurs, jeté en France. On me charge de la surveillance des otages qui dorment sur des charrettes à claire-voie, à part un conseiller municipal nerveux, dont c’est aujourd’hui la fête, que sa famille attend, et qui reste assis sur la claie à se lamenter alors que tous les autres ont depuis longtemps, dans le poids du sommeil, passé au travers. Nous nous organisons, nous nous déployons, nous creusons des tranchées face à Enschingen, comme si nous n’avions d’autre but dans la guerre que de prendre ce village une fois par jour. Petit déjeuner avec Devaux chez un vieil Alsacien, sourd-muet, et qui s’empresse à nous servir, protégé qu’il est par ses infirmités contre toute dénonciation. La trouvaille d’un œuf de poule, puis d’un œuf de canard, nous conduit à l’idée de l’omelette que nous préparons chez deux sœurs allemandes, deux jumelles. L’impression, enfin, d’être des conquérants! chacun de nos mots fait courir, se heurter, ces deux images semblables, et nous avons à la fois notre volonté brune et notre volonté blonde. Aux murs, sur le papier gris, des taches carrées plus claires. Il y avait là des cadres et l’on pourrait reconstituer, d’après la couleur plus ou moins passée, toute la famille impériale. Je fais pâlir les esclaves en leur demandant où elles ont caché ces portraits et Devaux leur pose, sans malice, des questions alternativement menaçantes et affables: si l’empereur est bien paralytique général, quels sont leurs prénoms, comment finira la guerre, ce que veut dire le mot «gemütlich». Elles ne répondent qu’aux questions affables, mais avec la crainte que les questions sacrilèges ont causée: elles s’appellent, tremblantes, Elsa, Johanna; gemütlich veut dire: «Quand tout est bien, quand tout est gai.»

«Hier ist es gemütlich», dit Devaux pour trouver un exemple.

—Ya, répondent-elles, ya.

Il suffit d’agiter le mot gemütlich aux yeux d’une Allemande pour qu’elle réponde par ces joyeux aboiements.

A midi, ordre de libérer les guides. Le conseiller municipal s’en va en courant par un raccourci, plus court par conséquent que la route droite, et je rejoins ma compagnie qui occupe la maison et le parc de Henner. Tous les hommes sont étendus dans le creux des pelouses, au pied de buissons, et dorment, sur le dos, sur le côté, les genoux pliés ou levés. Nous avons là tous les tableaux qu’eût peints Henner si les bosquets étaient peuplés de soldats, et non de femmes rousses. Jalicot a visité le château: il n’y a trouvé que deux énormes pinceaux, l’un carmin, l’autre saumon, les pinceaux de Matisse. Toutes les toiles ont disparu des murs, comme chez Elsa et Johanna; mais il reste les glaces. Nous ne nous étions vus depuis Roanne que dans des miroirs ronds à deux sous, qui nous montraient tout juste notre œil ou notre raie. Nous nous contemplons, nous nous rapprochons sous le prétexte de comparer nos tailles, nous nous tenons par les épaules, mais chacun ne regarde égoïstement que soi et je ne sais même plus, aujourd’hui, lequel de nous deux était le plus grand.

Long après-midi paisible. Le lieutenant Balay me charge de visiter le village, d’interroger les passants. Mais les rues sont désertes. Beaucoup de maisons fermées, avec les images de sainte Agnès sur la porte, rondes comme les vrais scellés. Je visite l’église, qu’entoure un canal d’eau courante. Je pousse la fenêtre d’une chambre, j’aperçois dans des cadres noirs à grains d’or les Trois Grâces et la Comparaison. Partout le silence. L’avion allemand qui passe là-haut ne peut noter dans ce village qu’un touriste ou un indiscret. Je vais si loin que je m’égare: une jeune fille m’indique la route du château avec la politesse qu’on réservait dans ce bourg aux invités de Henner, et je rejoins les autres sergents, couchés sur la pelouse. Étendu sur le dos près d’eux, je les écoute se parler de leurs femmes, j’admire, quand c’est mon tour, les photographies de Mᵐᵉ Sartaut, dont Sartaut fait passer un choix inépuisable; je la vois en costume cycliste, en costume de bain, appuyée à un prie-Dieu au bord d’une plage, car toutes les photographies ont été prises en juillet près d’Arcachon. Je la vois soudain en buste, comme si elle s’était rapprochée de nous de mi-chemin. Chaque fois elle caresse un chien différent, car son métier, à Paris, est de prendre les chiens riches en pension. La voilà en bateau avec un levrier qui a appartenu à Sarah Bernhardt, et Sartaut parle de Sarah qui gagne un million par an, qui a plus de soixante-dix ans, et n’a pas mis un sou de côté: c’est une femme, prétend sa femme, qui n’a pas d’ordre. On repasse la photo du bain, pour voir le caniche d’une Brésilienne, et pour discuter, ce qui nous vaut les injures de Sartaut, si la vue a été prise avant le bain ou après.—C’est avant pour le caniche, encore frisé, après pour Madame, toute lisse.—Douce petite française, aux yeux inclinés, à la gorge haute, aux jambes nettes, qui s’oppose victorieusement dans notre pensée, selon la photo, à l’actrice, à la juive, à la Guatemalaise que laisse entrevoir le chien du jour. C’est elle qui nous rend précieuse l’impression d’être en Alsace, alors que justement nous n’en voyons rien, que le ciel,—où passent bientôt, par photos uniques, les femmes des autres sergents, avec des chiens et des enfants qui leur appartiennent.

A six heures, départ pour Spechbach-le-Haut. Nous commençons une manœuvre d’encerclement autour du malheureux Enschingen. Mulhouse a donné moins de mal: Nous apprenons qu’elle est à nous et qu’on a pris sur la gauche vingt-quatre canons et huit cents Badois. Nous réclamons du capitaine Perret, qui a son Joanne, de nous lire la page de Mulhouse: la gare est petite, noire, incommode, et fait contraste avec le somptueux hôtel des Postes. Nous voudrions entendre aussi la page de Fribourg, car c’est sur Fribourg que nous allons. Mais Fribourg n’est pas en Alsace, malgré les affirmations de ceux qui confondent avec le Fribourg de la Suisse.

Marche sans autre épisode que l’arrestation de Babette Hermann, qui est allée se faire arracher une dent à Bernwiller, a voulu revenir chez elle, malgré la bataille, tant la sœur lui a fait mal, et s’est prise dans la brigade, le bandeau noir qui doit lui servir le dimanche pour son nœud alsacien passé autour de sa fluxion. On me la confie, car elle ne sait que l’allemand. Spechbach nous fête. Je reconduis Babette à sa famille qui s’empresse, mélangeant à mon profit l’affection pour les Français et la reconnaissance due aux dentistes. On m’invite à dîner, on sort de vieilles cartes où Spechbach est encore en plus grosses lettres que Bernwiller, n’ayant point alors le désavantage qu’un grand peintre n’y soit point né; les recueils des tableaux patriotiques du Salon y compris 1892, date de ma fièvre muqueuse, et je reconnais de cette année chaque zouave, chaque vitrier, chaque amazone de Béhanzin. Babette installe elle-même sa lessiveuse pour notre soupe, malgré les galants caporaux qui la supplient de ne pas se mettre en courant d’air. Le grand-père, qui voit que l’impossible arrive, ne peut plus croire maintenant que ses souhaits plus modestes se réalisent moins et me les confie: il verra son petit-fils médecin, Babette guérie pour toujours de sa dent. Une fois interne des hôpitaux, son frère les soignera tous à loisir.

Je couche dans le salon du presbytère, dont tous les meubles ont des colonnes torses, fauteuils, armoires, tables en chêne, et où un Christ à tête relevée s’étonne que le montant de la croix soit si plat, si lisse!

Ammerzwiller, 22 août.