Voici des maisons bourgeoises: toute la famille est à la grille, la mère, le père en costume du dimanche, avec des bijoux en or jaune, les enfants se découvrant au passage des officiers. Voici Saint-Thiébaut, que nous contournons pour entrer dans le cœur de la ville. La tour à trois étages penche: toujours la tendance au mirage. Mes soldats, qui sont étonnés de voir l’église plus petite de près, se demandent si ce n’est pas une particularité de Thann. Du porche sort une vieille en noir, entrée pour la messe de six heures, et qui lève les bras à notre vue. Elle tire sa tabatière, c’est du tabac à la menthe et nous y puisons et éternuons en nous secouant tant que la vieille peut voir, puis, sans les gestes, tant qu’elle peut entendre. Voici l’ancien hôpital, devenu mairie. Un gros concierge, un secrétaire rose, nous acclament avec la joie d’un poitrinaire devenu cent kilos, d’un bilieux devenu poupin. Un de nos hommes a trouvé une épingle à chapeau, il la tend au concierge, qui le remercie.

—Elle sera à moi dans un an, lui crie-t-il.

—Je l’enverrai à votre colonel! crie le concierge.

Voici l’école des garçons. Les enfants y sont encore, refusant de savoir que c’est les vacances, que c’est la guerre! D’abord massés, ils cèdent l’un après l’autre à l’attrait d’un caporal, d’un clairon, d’un fusil, et il ne reste bientôt plus, dans cette cour de garçons, que les fillettes. Des enfants de dix ans, avec de grands cols amidonnés, qui offrent leur tête coupée. Des enfants de cinq ans, auxquels on expliqua à la hâte le jour même de la déclaration de guerre ce qu’était la France, ce qu’était l’Allemagne, qui ont compris en une heure et savent haïr, qui nous adorent; des enfants avec un chien, un chat, un béret marin, avec le favori qu’ils unissaient dans leur pensée au retour des Français; avec des cuirasses et de petits casques, qui frémissent en portant nos lourdes armes et refusent de nous laisser prendre en échange leur fusil à eux. L’un d’eux a un bandeau noir sur les yeux, et ses camarades le guident. Un médecin cruel lui interdit de nous voir!

—Ce sont des fantassins, lui explique-t-on. Ils ont des pantalons rouges.

—D’où viennent-ils?

—De Mulhouse. Tiens, le grand sergent te donne son calot.

Je lui donne mon bonnet de police; un peu grand, jusqu’à son nez, mais il ne peut s’en apercevoir... Toute la compagnie est bientôt allégée de ses bonnets, de ses sifflets, de ses cartes postales.

—Ce sont des cartes de Roanne, explique-t-on.

—Et vous, demandent les gens, d’où êtes-vous?