On entend mille cris:
—De Clermont, de Paris, d’Ébreuil. Nous sommes cinq d’Ébreuil!
Ils feignent de connaître Ébreuil, patrie de tant de soldats, et ils la chercheront en vain sur les cartes, quand nous serons passés. Voici l’orphelinat. Les orphelins ont vieilli: ce sont aujourd’hui des vieillards, trop faibles pour rester debout: la perte des parents anéantit pour toujours. Voici une fillette qui nous suit, pénétrant dans chaque maison et ressortant par une autre, comme un feston. Nous marchons en rangs un peu rompus. Des seaux sont dressés devant chaque perron, seaux de vin ou de sirop, suivant que le donateur considère les soldats comme des guerriers ou des enfants. Seuls, entre ces habitants et ces soldats grisés, se dressent immobiles, de-ci, de là, les groupes de nos cavaliers au cantonnement, des cuirassiers, des dragons, calmes, et qui regardent leur hôtesse nous acclamer avec l’indifférence d’hôtes légitimes. Pas une porte, pas une fenêtre qui soit fermée sur nous. Les maisons même sont ouvertes par derrière et l’on voit le jardin et la montagne de chacune. Car déjà, toute proche, une haute ligne ondule, et nous suit, et gonfle l’horizon, comme notre sillage. Il est midi. Le soleil qui nous a éclairés suffisamment du côté droit, nous illumine du côté gauche; je m’en réjouis, c’est mon côté avantageux; et toujours le même cri de Vive la France nous accueille, que les enfants poussent gutturalement comme s’ils en souffraient, qui finit par nous émouvoir jusqu’aux larmes, comme si nous ne le comprenions tout à coup à la centième fois,—Bergeot à la millième,—et auquel nous répondons par le même cri, mais en adoptant malgré nous leur accent, et nous n’avons pas l’air ainsi d’en faire une traduction de l’alsacien.
C’est la sortie des usines, les ouvriers nous escortent, en nous appelant par nos grades, et nous donnent leur paquet de cigarettes auquel nous exigeons qu’ils puisent. L’un d’eux nous escorte, expliquant les usines, les parcs, combien les propriétaires ont d’enfants, les absents et les manquants dans les familles qui sont au pas des portes: ici, il manque une fille, mariée en France; ici, un ancien sénateur français, mort voilà dix ans. Il sourit en apprenant que nous venons de Roanne. Roanne est justement la ville concurrente de Thann pour les tissages et les impressions d’étoffe. Roanne a fait baisser ici les salaires; mais il ne nous en veut pas. Jalicot lui demande:
—Et les Allemands?
Pour la première fois, on lui donne la réponse qu’il quémande depuis un mois.
—A bas les oppresseurs! Vive la liberté!
On interroge aussi l’homme sur les cigognes, car voici sur la cheminée un nid à l’abandon près duquel on installa, pour éloigner les rats, sans doute, tant que durera le bail, un petit moulin à vent, et il nous répond avec la précision alsacienne:
—Nous en avions treize l’année dernière. Toute l’Alsace en a deux cent soixante et douze.
Les adjudants de bataillon se joignent. Ils sont ravis: voici enfin découverte la ville, cherchée vainement pendant quatorze années de manœuvres, où ils prendront pour leur retraite un emploi civil. Ils demandent s’il y a un percepteur, un contrôleur. Il y a tout cela, il y a même la douane, la gare. Il y a la pêche, la chasse. A chaque coin de rue, un poteau de tourisme nous indique aussi l’excursion. Les adjudants épèlent les écriteaux, avec leur accent du midi.