—Il est temps, disais-tu. Délaissons-les!
Tu as toujours confondu délaisser et laisser, ainsi d’ailleurs que monter et descendre... Donc, puisque tu l’exigeais, nous les délaissions dans leur campagne vert et blanc, nous délaissions les ponts près des mélèzes, les passages à niveau aux gardiennes indigo bordées de rouge près des églises, dans une fenêtre rose les deux jumelles d’Oiras à nœuds verts nous les délaissions, et descendus à temps au faite de la tour Bélem, nous pouvions juste voir le soleil, au milieu de l’estuaire et un peu avant l’horizon,—en nous penchant,—monter, monter et disparaître.
PÉRIPLE PÉRIPLE
Ramonchamp, 27 août 1914.
Mon bataillon a une journée injuste. Notre première pause ne s’est pas faite dans un bourg, et nous manquons ainsi tous les autres, car ils sont échelonnés régulièrement à la distance d’une heure de marche. Ce sont pourtant des bourgs où l’on s’arrête, ils ont des casinos, des offices de tourisme et, par des plaques de marbre, nous apprenons que Montaigne fit jadis halte à Bussang, Talleyrand à Saint-Maurice. A ces deux-là nous pardonnerions d’avoir été plus avisés que nous, mais la chance du second bataillon nous irrite. Il peut acheter, dans les épiceries—d’autres régiments les ayant vidées déjà des provisions pour adultes—tout ce que les enfants seuls, avant la guerre, savaient y trouver, le nougat, les raisins secs, les caramels. Il boit du vin gris, mange des truites froides, il prend l’adresse de familles lorraines, désormais liées à lui pour la vie, tout le long d’une route qui ne nous a donné, à nous, que le souvenir de deux montagnes voisines et rondes, celles exactement dont nous comparions avec timidité la courbe, dans nos narrations de troisième classique,—c’était notre première métaphore et la troisième moderne ne s’y risquait pas,—aux contours d’une jeune gorge. Notre seule distraction est un vieux de Fresse qui appelle le col de Bussang un pertuis.
—Il y a loin d’ici au pertuis? lui crie au passage chaque escouade.
—Eh mon Dieu! répond-il. Vous lui tournez le dos. Vous allez au pertuis de Bramont!