Depuis la minute où, comme par une lorgnette, nous sommes rentrés en France par notre tunnel-frontière, nous avons perdu toute curiosité, nous ne voyons plus. Le capitaine Perret a fermé son Joanne. Le pays se fait simple et vert, et, à part les deux ballons sur notre gauche toujours brumeux et symboliques, livre directement ses autres beautés, ses prairies, ses ruisseaux, son granit. Parfois, étincelant au travers d’un guéret, tracé pour la nuit entre deux laboureurs ennemis et oublié au réveil, un sillon solitaire. Les hommes ont enfin du tabac en paquet, ils ne sont plus obligés de briser des cigarettes pour bourrer leur pipe; parfois l’un d’eux s’arrête au bord du chemin, allume sa pipe en aspirant à fond de ses deux joues, ce qui lui donne l’air de rire silencieusement, et, quand il est grave à nouveau, entouré de fumées, il reprend sa place.

La France est un pays de connaissances. Sur la place de Saint-Maurice, j’aperçois la maison du vieil Haltesse, le voyageur en papier d’Arches, que nous aimions emmener au Weber en criant son nom et que les grooms effarés n’osaient par déférence appeler que Monseigneur. A la sortie du Thillot, distribuant des numéros du Petit Journal aux soldats, du Matin aux sergents et du Figaro aux officiers, Madeleine Dollet, avec laquelle j’ai déjeuné une fois, dansé une fois, contesté une fois que Mozart fût hollandais. Une fois elle aura entendu un soldat inconnu, avec des lunettes et des moustaches, lui crier: «Ça va, Madeleine?» et elle aura regardé sur elle-même, de ses belles prunelles ovales, ce qui pouvait ainsi faire deviner son nom.

Voici que les lettres des devantures, un peu clignotantes et molles en Alsace, ont repris sur les boutiques leur assurance. Pures et solitaires, les voyelles françaises se logent dignement entre des consonnes romaines. Dans ce bourg un peintre ému a prodigué les cédilles. Une enseigne de boulanger, trop longue, déborde sur la masure voisine et unit la plus humble maison des Vosges au noble négoce du pain. Dans le Thillot les maisons sont numérotées et chacune porte, cloués sur sa façade, dernier butin de Poitiers, d’énormes chiffres arabes en or sur émail bleu. Bardan, près de moi, lit tout haut chaque nom, le prononçant plus fort par flatterie quand le propriétaire est au-dessous, et il ne peut s’empêcher non plus, dans la campagne, de découvrir devant chaque arbre, chaque oiseau, celui des mots français qui les atteint le plus.

—Voici le verdier des ruisseaux. Voici le génévrier d’Irlande.

Cher Bardan, qui aujourd’hui s’accroche à moi, nerveux comme tous les Bourbonnais du Sud, qui ne peuvent entendre affirmer ce qu’ils redoutent sans éprouver leur défaillance. Les gens de Vichy, de Gannat, si on leur fait la moindre peine, changent de visage, leur âme en une minute est ravagée, et nous avons avec celle de Bardan des jeux cruels, qui ne prendraient pas sur les âmes de Moulins et de Nevers:

—Nous reviendrons dans six mois, disons-nous, d’une parole distraite.

—Dans six mois! répète Bardan, et il pâlit, il tremble, mais il comprend notre plaisanterie et aussitôt engraisse soudain.

—Les femmes sont toutes infidèles, horribles, laides!

—Les femmes? dit Bardan qui est marié, et, atterré, il bégaye...

On me charge, pour qu’il se remette, de lui dire la vérité.