Vers trois heures, Ramonchamp, au milieu d’un immense cirque coupé par la Moselle qui tente vainement d’isoler les villas des simples maisons et de créer Ramonchamp ville et Ramonchamp cottage. Le cimetière domine la rivière. Des tombes riches on a la vue et des tombes pauvres on voit la gare. L’air est vif et limpide. De chaque cour jaillit une fontaine qui rejoint à ciel ouvert la Moselle et ce sont les maisons, ici, qui fournissent d’eau la rivière. Chaque ruisselet a creusé la terre jusqu’au granit et le plus grand fleuve, dans ce sol, n’aurait pas une autre profondeur. Coup d’œil à l’église; les enfants sortent du catéchisme, me serrent la main sous le porche, l’un après l’autre, et je me crois obligé de rester jusqu’au dernier, comme un bénitier. Puis, après le dîner, je monte avec Bardan jusqu’à la compagnie logée dans un domaine sur la pente des monts. L’adjudant compte nos cartouches, poinçonne les souliers remboursés, nous verse onze francs, et, comme nous sommes à la fin du mois, nous avons l’impression d’avoir achevé une guerre et d’en partager le butin. Nous revenons sous mille étoiles, et dans chaque ferme aussi une lumière sautille, car on nous a distribués sur ce plateau comme on disposait jadis après la victoire, en Hellade, les régiments qui allaient être changés en constellations. Bardan m’a pris le bras, ému par la nuit, et se refuse à croire que je pourrai être tué. Il me dissuade de la mort comme d’un suicide, ou comme s’il était question ce soir de me sacrifier seul pour le régiment. Il veut m’entendre jurer que je m’en tirerai. J’ai donc, pour ne pas jurer, des pressentiments? Je le rassure, attendri moi-même et lui promets de vivre. Mais au loin une sentinelle a tiré, il a eu peur, et il l’insulte comme si elle me visait.

Devant la mairie, avec des lanternes, un groupe de soldats lit les communiqués du mois d’août, dont l’adjoint apporte les doubles. Il les colle lui-même, dans le bon ordre, écoutant les réflexions, expliquant les noms des villes belges d’après un itinéraire bizarre: Bruxelles, à 350 kilomètres de Nancy, Louvain à 600 kilomètres de Lyon, Malines à 500 kilomètres de Dijon. Les hommes, fatigués, lisent en se déshabillant peu à peu, demandent à l’adjoint de lire tout haut, et écoutent en roulant leurs jambières, en pliant leurs cravates. Il y a ceux qui s’interrompent quand la nouvelle est bonne, quand on prend Sarrebourg, et ceux qui s’interrompent quand la nouvelle est mauvaise, quand on le perd. Un soldat qui a froid et qui remet brusquement sa capote, alors qu’on parle de Morhange, semble devenir un renfort, retarder la retraite. Parfois cependant, quand il est question de l’Alsace et de Mulhouse, ils s’arrêtent, clignant des yeux aux noms propres qu’ils connaissent, écoutant aussi immobiles que s’ils étaient déjà tous nus...

28, 29 août.

Tryon habitait un grand château, élevant des chevaux, des chiens, chassant le blaireau, et il allait avoir un fils dans un mois. Viard avait reçu, la veille du départ, un bureau d’acajou moucheté. Le frère de Trinqualet, ouvrier tailleur à Paris, devait passer les vacances en Auvergne et habiller gratis toute la famille... Tous mes camarades, aujourd’hui, parlent de leur bonheur. Biset se heurte à une porte en apportant le rapport, mais c’est encore une félicité qui jaillit, au milieu des jurons, de son énorme crâne: il annonce qu’il est fiancé. Mais celui qui perd le plus à la guerre est Sartaut, car il venait d’hériter de l’homme le plus égoïste qu’il y eût dans la France entière, du mobilier même de l’homme heureux: la cave, avec deux bouteilles de tous les vins, le jardin, où vivent en paix une guenon et une antilope, et des actions du P.-L.-M., de sorte que les Sartaut peuvent désormais voyager gratuitement. Dès la fin de la guerre, au lieu d’habiter sur l’Ouest-État, ils s’installeront sur la ligne de Brunoy et ne verront plus que des trains qui leur appartiennent.

Campés dans la maison d’école, nous avons adopté les heures de classe, comme nous adoptons dans les ateliers les heures d’usine. Déjeuner à onze heures, collation à quatre, et récréation dans la cour. Le capitaine Lambert écrit ses lettres dans la chaire; nous nous enfonçons avec peine dans de petites tables soudées à leurs bancs, pivotons avec elles pour bavarder, ou pour prendre dans chaque tiroir le cahier de composition de son élève; le mien s’appelle Félix Bertrand et il a manqué son devoir final, la classe avait à expliquer les diminutifs en on: chaton, négrillon, ourson, et Félix n’a point compris l’instituteur:

«Un petit chaton est un chat, explique-t-il, un petit négrillon un nègre». Par la fenêtre, nous voyons l’église, d’où ruisselle la source de l’eau bénite, et suivons tout ce qui se produit sur les routes à pentes rapides, un œuf dur qui roule, par exemple, talonné par une escouade...

Il est minuit. Le sous-chef de gare du Thillot a eu pour moi, devant le colonel, des prévenances incompréhensibles dont j’étais gêné. Il voulait me brosser, il ajustait mes courroies, il m’offrait un wagon de première. Mystère, car en même temps il reconnaissait mon grade, il m’appelait sergent. Nous y avons gagné de n’être que six dans un compartiment de seconde et Dollero, Clam, Danglade dorment déjà; je veille avec Devaux qui prépare l’état d’effectif pour le réveil et recopie, à chaque arrêt du train, des feuilles que je dicte. Au dehors, le ciel est noir, mais les étoiles acides, l’air limpide. La voie tourne autour du firmament et les poteaux des stations, isolés au-dessous des astres, en donnent les noms les plus mensongers: Feldrupt, Rupt-sur-Moselle, Maxonchamp. J’avais toujours désiré voir Maxonchamp, mais loin de m’en rapprocher, voilà que cette gare lunaire me le rend, pour cette vie du moins, inaccessible. Tant d’arrêts que l’état est achevé bien avant Épinal. Nous avons contrôlé tout le bataillon; pas un dormeur dans ces cinquante wagons dont le nom n’ait été prononcé cette nuit. Humbles noms, litanie du régiment et de l’Auvergne, que j’avais presque envie de compléter: Granchabriat, porte de Murat, Triacou, étoile de Thiers, Delobie, gloire de Royat. Nous poussons le scrupule jusqu’à rechercher dans son compartiment le lieutenant Jourdan, nouveau au bataillon, et qui veillait et fumait, pressentant notre doute.

Épinal. Les plaques nous réveillent. Il fait jour. Les portes des wagons roulent en grinçant. Certaines sont trop dures et il faut délivrer les hommes qui crient et frappent de l’intérieur. Un wagon s’ouvre sur la campagne au lieu de s’ouvrir sur la gare et croit une minute tout endormi. La nuit a laissé une trace blanche sur tout ce qui était plus noir qu’elle, sur les toits des voitures, sur les poteaux goudronnés. Chacun refait la raie de l’autre et l’on se passe avec mille recommandations de petites glaces comme les parcelles les plus précieuses du jour nouveau. On remet son lorgnon, le premier regard précis de la journée est pour soi-même. Des territoriaux brûlent du café au coin d’un hangar, et tout le hall sent le café grillé comme la place de l’Odéon le mercredi. Les devineresses ont lu jadis dans ma main que c’est l’odeur que je préfère, avec le musc, qui m’attend sans doute à la gare de Vesoul, et j’accepte avec plaisir mon encens officiel. Dollero, tout endolori, d’esprit incertain, chevauche une plaque tournante automatique et, pour former son humeur, son destin, le secoue vers Remiremont, vers Paris, vers Bâle.

Nous allons vers le Sud par une voie stratégique. Les voies stratégiques contournent les montagnes, évitant ainsi les tunnels, et elles remontent à la source des rivières pour éviter les ponts. Nous roulons dans un pays gras et vert où abondent les bœufs, les chevaux, et de grands animaux inconnus, noirs à raies rouges, que les gens du pays appellent des lubards. Nous suivons une vallée paresseuse où les habitants n’ont pas eu la force d’imaginer des noms à leurs villages: une station balnéaire s’appelle Bains, un port plein d’usines sur la Saône s’appelle Port-d’Atelier; nous passons au large de Blonde-fontaine, de Contréglise. Jamais de stations, notre voie est toujours isolée et nous ne voyons que l’envers des bourgs; quand les stratèges n’ont pu éviter une ville, nous la traversons à toute vapeur, en sifflant. Parfois, au loin, un hameau que les indigènes nommeraient aussitôt, s’ils le voyaient du train: Tuiles-Pies, Chiens-Géraniums.

Mais soudain se multiplient les gares, avec leurs verandahs que le P.-L.-M. faisait repeindre en noir, fin juillet, et dont les unes, celles aux chefs négligents, n’en étaient le jour de la mobilisation qu’à la couche rouge. Dans les voies de garage, les wagons bondés de tout ce que l’on s’envoyait le 31 juillet à quatre heures, des voitures d’enfant, des dynamos, et de faux arbres en ciment. Les officiers commissaires font glacer au fer la bande blanche de leur képi pour que les escarbilles n’y prennent pas. Voilà Frétigny. Voilà Velle. Voilà, annulant notre propre train, un train de soldats qui va à Thann, d’où nous venons. Puis, débordante de convois, hérissée de canons qu’on a, pour l’arrêt, démuselés, sur sa colline voilà Gray. Les femmes et les enfants, assis à nouveau le long des voies, se lèvent quand passent les trains civils pour leur confier les lettres reçues en commission des trains militaires. Les gamins reçoivent nos bidons à la volée, et nous traversons le hall sans inquiétude, assurés qu’ils apparaîtront à l’autre bout, presque aussi vite que nous-mêmes, les bidons pleins, ceux qui ont la spécialité du vin blanc, tout fiers, jouissant de notre surprise. Nous descendons, et, aux portes gardées en armes, les soldats les plus curieux peuvent apercevoir, de quinze pas, la première rangée des plus curieux civils.