Les habitants avaient appris que les bourgs voisins sont occupés depuis la veille et se croyaient abandonnés. Ils ont formé tout ce qu’exige une cité assiégée, la garde civique, le peloton des pompiers. Les mêmes vieux retraités commandent les deux compagnies et tout pourra marcher, peut-être, si l’incendie et la panique n’éclatent que successivement. La municipalité insiste pour que nous logions dans le bourg même et tant pis pour les avant-postes. Ce n’est pas une protection générale qu’Ansauvillers désire, mais pour chaque maison, chaque famille, une garde individuelle, une escouade, un soldat, un fusil. On nous reçoit en hôtes, on prépare du savon, de l’eau chaude, on porte nos sacs, par la courroie du haut, comme une valise. Le coiffeur rase gratis ceux qui sont logés dans son groupe de maisons, et prend deux sous aux autres, protecteurs superflus. Devant chaque porte, on installe une table, des encriers; pour la première fois depuis la guerre nous avons le loisir de répondre aux amis auxquels nous devions des lettres de paix; aux parents nous télégraphions, car la poste fonctionne encore, et ceux qui sont de Paris confient à un automobiliste des billets qu’il distribuera le soir même. Peu à peu, lettres et télégrammes expédiés, aussi naturellement qu’elle est venue à Edison lui-même, l’idée du téléphone me vient, et mon hôte veut bien tenter l’aventure car il a un appareil et il est conseiller général. Nous arrivons à Paris par la ligne brisée de ses relations, de son préfet obtenant Pontoise, du sénateur de Pontoise le Central lui-même. Voilà le ministère où sont mes amis. Voilà le standard, celui du soir. Voilà Solis: c’est une chance, car il est, du ministère, celui qui parle le plus clairement au téléphone et un directeur ami des lettres lui téléphone par plaisir, chaque matin, pour lui parler de Paul Hervieu. Autour de lui on pourrait bien se taire, quel vacarme, mon canon à moi s’est tu.
Il me reconnaît, il m’invite à dîner.
Soudain il comprend, crie aux collègues de se calmer, et je le devine qui se tourne avec l’appareil vers le jardin et la fenêtre ouverte, pour goûter au complet le sentiment de téléphoner à l’avant. Et il se trompe. Le jardin est au sud. Il me tourne le dos.
—Ah! cher ami où êtes-vous?
—Près de Montdidier.
—Où?
—Près de Péronne.
Il ne comprend toujours pas. Je cherche le nom d’une troisième sous-préfecture.
—Pas loin de Guise.
Mais ce nom-là est hardi, sifflant. Le sénateur et le préfet qui soutenaient le fil se dérobent. Plus rien...