La nuit est venue. La bonne tient à cirer nos souliers et nous prête les anciennes pantoufles du conseiller. Nous nous étendons devant la villa, dans le parterre compliqué où tous les électeurs doivent contourner, pour arriver à leur élu, un énorme cœur en gazon.
31 août, dimanche.
Sur une bicyclette si neuve, si étincelante, qu’on cherche dans le ciel un nimbe avec sa marque, sortant de la campagne même, une jeune fille blonde nous dépasse, puis descend brusquement, s’affaisse. Je la soutiens, elle a les yeux grands ouverts, son cœur bat. Insensible aux phrases de mes camarades qui prétendent là-bas que je me marie, elle est abandonnée, ses mains me pressent. Mais la voilà plus lourde, qui rougit, se dégage. Elle explique qu’elle ne sait descendre de bicyclette que d’hier seulement; hier elle se serait tuée! Elle nous prie de l’aider à monter, car elle ne sait pas encore partir seule, et, lancée par nous, s’en va. Aux hésitations de la machine on voit qu’elle voudrait tourner la tête pour nous remercier et nous allons chercher nous-mêmes, car il est facile de la dépasser, un pauvre sourire d’adieu.
Deux autres cyclistes. L’homme a installé un enfant sur son guidon, la femme pédale entre des paquets; l’enfant pleure, car il voudrait être tourné vers le père au lieu de regarder la route. L’homme nous demande la route de Noailles: la femme, qui ne sait rien dissimuler, la route de Rouen. Je veux aller me renseigner, mais, un groupe de cyclistes passant, ils se précipitent derrière lui, sans attendre; l’enfant qui pleure sert de trompe. Le garde champêtre nous a rejoints, furieux.
—Ce sont des fuyards! nous dit-il.
Vers onze heures, alors que les vrais habitants, heureux de Dieu, sont à la messe, le bourg est tout à coup semé de motocyclettes, de charrettes anglaises, de camions, qui soufflent une minute et repartent dès que passe une autre motocyclette, une autre voiture légère, un autre char, ne voulant plus d’autres amis que les amis qui vont à leur vitesse. Il faut une famille bien unie pour que des cyclistes escortent des chevaux. Le garde champêtre les interpelle quand ils s’engagent dans une impasse.
—Fuyez tout droit, commande-t-il.
Nous aussi les blâmons de semer la crainte dans un bourg, dans un dimanche si paisible, dont les pompiers viennent de répéter sur leur échafaudage, en uniforme, l’incendie de dix mètres de haut. Nous indiquons la fausse route à de pauvres cyclistes en jaquette, qui repassent au bout de quelques minutes, confondus, détournant les yeux. Bientôt c’est un encombrement, car le petit poste du Nord laisse entrer tout le monde et celui du Sud exige un passeport. Certains aussi s’arrêtent par joie de trouver enfin, au milieu d’arrondissements affolés, cette commune au soleil, ce calme, et demandent s’il y a un hôtel. Ils viennent du Nord; ceux des grandes villes, de Tourcoing, de Lille, se dirigent vers de grandes villes, vers Beauvais, vers Rouen; ceux des villages vont vers des villages minuscules que nous ne connaissons pas, chacun ne cherchant son refuge que dans le nom d’une ville à peu près égale à la sienne.
—Et vos maisons, demande le garde, et vos affaires?
Ils ont la clef.