Peu de paysans encore, tous ceux-là habitaient des maisons au bord des routes et n’ont eu qu’à passer leur seuil pour être exilés. Pas d’animaux, pas de troupeaux qui donnent au cortège le pas fatal mais sûr d’une migration. Pas de costumes provinciaux; ils ont l’air d’émigrer par professions et l’on a seulement à se dire, devant leur jaquette à palme académique, devant leur bourgeron taché de couleur: Voici l’instituteur qui fuit, voici le charron qui fuit, ou peut-être même le peintre. D’immenses voitures chargées d’enfants, dont on diminue à chaque arrêt, pour nourrir l’attelage, la litière de foin. Dans des carrioles à claire-voie, des arrière-grand’mères avec leurs petites-filles, les garçons ont passé au travers; sur des brouettes, une famille qui traîne ses matelas comme des fourmis leurs œufs. Un char à bœufs, qui contient une famille de Douai et une famille de Paris, son invitée, cousins éloignés qui restent cérémonieux, invités, aussi, dans le malheur, et remportent tous leurs bagages alors que leurs hôtes, la place manquant, ont tout laissé. Des autos mal conduites par de tout jeunes gens; celui qui tourne la manivelle ne sait pas tenir le volant, celui du volant ne sait pas faire l’essence, ils sont trois, et, pour que l’auto marchât bien, il faudrait au moins qu’ils fussent cinq. Dans une voiture à âne, trois dames de castes différentes, unies au hasard pour fuir, attirées l’une vers l’autre, sans doute parce qu’elles étaient toutes trois maigres,—à cause de la voiture—avec trois cabas, sur la tête trois bonnets et trois chapeaux sur les genoux, égales désormais pour la durée de la guerre. Un porteur de gare avec sa propre valise. Seules, dans cette cohue, deux vraies voitures de bohémiens font une traînée calme, démontrant avec quel sang-froid on voyage, après avoir fui vingt siècles, les parents dans la voiture, les enfants près des roues, et pendues à l’arrière ces peaux de lapins qu’une auto de maître s’obstine à accrocher à ses portières.

Maintenant ils passent vite dans ce bourg qui se moque d’eux, à part les familles indécises, qui ne connaissent personne en France, que le moindre regard arrête, qui répondent qu’elles vont devant elles et frémissent si on leur apprend que ce n’est pas par là. Des mères demandent du lait, le boivent et embrassent le nourrisson de leur bouche humide de crème. Quatre femmes nous appellent, leur cheval souffle, tremble, tombe et ne veut pas se relever, il faut huit hommes, juste le double de leur nombre, pour étayer ses sabots, le hisser sur ses pattes... Cortège faible, où commandent ceux qui ne sont pas bons pour la guerre, les plus braves de ceux qui ne se battent pas, des bossus, ou de grands jeunes gens niais et paresseux, ceux qui, dans les montagnes, auraient des goitres. Tous portant dans des cages ou tenant en laisse les animaux d’ailleurs qui savent le mieux fuir, des chiens, des serins, des chats. Sur chaque voiture, l’objet qu’on eût sauvé en cas d’incendie, ou bien, aujourd’hui centre de concorde, celui qu’on se fût disputé dans l’héritage, une table à jeu aux pieds réunis et pendue comme un chevreau, un phonographe. Un coiffeur avec ses têtes en cire. De pauvres vieilles gens non démontables, une vieille sur son fauteuil, un vieux sur son pliant. Des femmes fraîches et grasses en imperméable qui ont pris le temps de passer leur plus belle chemise, mais pas d’en lacer les faveurs roses qu’on voit flotter hors de leur gorge. Parfois une suite mieux agencée de voitures à ânes, puis à mulets, puis à chevaux, comme si allait venir enfin la raison et la reine du cortège. Une vraie voiture de déménagement, comble de matelas, et que suivent tenacement des familles à pied, avec l’espoir qu’à la nuit le déménageur prêtera quelque paillasse. Des dames qui montrent à tous leur billet pris pour Toulouse et qu’on a repoussées du dernier train. Des visages hagards de gens qui ont oublié un meuble précieux, un parent, un portefeuille et qui avancent depuis leur départ avec la tentation de repartir en arrière. Les parents dont le fils a été écrasé hier par un chariot et remis à l’hôpital de Péronne. Bardan commence à être ému, et il trouve sur chaque visage des ressemblances avec sa famille. Voici le sosie de sa sœur; voici sa tante, c’est la même robe. Seule une grande fille brune lui semble de tous points nouvelle, et il se tait, devinant soudain sa famille incomplète. Puis des passants que le garde champêtre reconnaît, qui sont des environs et se sentent moins coupables, après tout, de partir un dimanche qu’un jour de semaine. Le vent s’est levé, les villages sur lesquels on n’a point placé de régiments ou de canons, autour d’Ansauvillers, commencent à flotter, à partir. Voici la famille Pintau, de Breteuil, voici les Durandon, de Barlier; le garde pâlit de les reconnaître, et de reconnaître aussi que ceux qui partent ne sont pas, comme il le croyait, les plus hypocrites ou les plus avares. Les Pintau étaient la bonté même; ils payent d’avance leur remise d’Ansauvillers. Mais ceux qui avaient la médaille de 70 l’ont enlevée.

Soudain, à midi, ce sont nos clairons qui sonnent la générale. Les habitants ne s’en inquiètent pas; s’ils logeaient l’artillerie, peut-être un canon, pensent-ils, tirerait à midi juste. Mais les compagnies s’équipent, s’alignent, ils voient les convois qui se forment. Nous partons. Ceux des Ansauvillerois qui comprennent le plus vite veulent lier leur sort au sort du régiment, se hissent sur les voitures de compagnie, avec un ballot de linge et des provisions qu’ils distribuent, pour les gagner, aux conducteurs, mais le colonel fait vider chaque siège et le conducteur veut rendre piteusement un par un, car le paquet s’est brisé dans la poche, les biscuits qu’il a reçus. Les fuyards, pour dégager la route, ont pris notre place dans les remises, dans les cours et apprennent de nous comment on part.

Nous allons vers le Nord. Dix kilomètres de discussion avec le lieutenant Bertet, qui n’est pas content de ce départ vers Lille, et en effet nous ne faisons pas la même guerre; lui ne voudrait voir que les pays qu’il connaît, et moi ceux que je ne connais pas. A droite, de grands noyers et les civils, qui attendent pour repartir que la division soit passée. A gauche, de petits peupliers et les enfants des fuyards, qui traversent au galop entre les sections et attendent leurs parents de l’autre côté de la route. Soudain, tumulte.

D’une hauteur, au coin d’un parc, des chasseurs cyclistes agitent leurs képis. Ils s’élancent à bicyclette et se précipitent vers nous en appuyant sur les pédales, la roue libre ne suffisant pas.

—Bravo, crient-ils! bravo!

Qu’avons-nous fait encore? Ils déchiffrent le numéro du régiment, l’acclament.

—Êtes-vous beaucoup?

Nous sommes une division, et leur joie augmente de savoir avec nous des Marocains, comme la joie d’enfants à la gare qui voient l’oncle explorateur débarquer avec un nègre. Depuis quinze jours, ils n’ont pas su ce que c’était qu’un fantassin. On leur en promet chaque soir, mais le matin ce sont toujours des cavaliers qui arrivent, plus fatigués encore qu’eux-mêmes, venant du Nord plus qu’eux-mêmes, et faisant effort pour les considérer, eux les cyclistes, comme les fantassins désirés. Maintenant, enfin, ils ont le contact avec d’autres que les Allemands. Ils descendent de machine, ils prennent pied dans la guerre! Si nous voulons des bicyclettes, ils en ont quarante en surnombre qu’on leur fait conduire haut le pied.

Mais la route se garnit maintenant de cuirassiers, de dragons isolés qui nous serrent la main, et, le mur du parc une fois atteint, à perte de vue tout le long de la vallée, leur immense serpent ondulant de curiosité et de satisfaction, avec des points fixes, pourtant, qui sont les alentours des colonels, les trois divisions entières, pliant entre cet ennemi invisible et nous comme le bâton qui maintient ouverte la gueule de la guerre.