Nous avons allongé le pas. Nous marchons aussi près d’eux que nous le pouvons. Ils nous attendaient un peu plus tôt, à trois heures, et il en est six, mais ils ont profité de ce répit pour faire leur toilette. Les plus paresseux eux-mêmes se sont lavés, ont fait leur barbe. Ils sont tous frais, et, en échange de notre chocolat ou de notre pain d’épices, moins prosaïques, ils nous tendent ce dont ils se servent, un rasoir, une savonnette, du cosmétique. Un brigadier m’inonde d’eau de Cologne, d’autres l’imitent et nous faisons notre seconde entrée dans la guerre sous des vaporisateurs. Mais le commandement nous écarte d’eux pour éviter les arrêts: nous passons de l’autre côté du fossé dans le champ. Au-dessus des sillons, le pas lourd des compagnies est devenu une marche onduleuse et active: les cavaliers nous admirent, et, pour marcher, nous commençons en effet à savoir marcher.
Le soir est venu. A la faveur de l’ombre, le régiment s’est si bien emmêlé aux cuirassiers de Cambrai qu’on renonce à les séparer. Dans Tartigny, je dors sous un caisson, dans la cour du château, près de Drouin, cavalier de première classe, qui m’offre le foin préparé pour sa nuit. Je peux m’y étendre à l’aise; il a deux mètres.
Nuit froide. Drouin se moque du froid. Ce qui l’ennuie c’est qu’il ne peut plus manger de pain. Ils sont restés trois jours sans en avoir. Il a essayé tout le soir. Il le sale, il le poivre, mais le pain ne passe plus.
Lundi, 31 août.
Minuit; une main timide me secoue. Une femme, vêtue de noir, me demande en balbutiant si nous ne connaîtrions pas des soldats; elle va partir et voudrait que nous buvions sa cave. Nous en connaissons quelques-uns. Nous la suivons en troupe. Mais elle garde une préférence pour nous deux et, une fois dans la cave, nous indique à voix basse ses meilleures bouteilles.
Alerte. Il gèle. Chaque fantassin se réveille seul, avec, près de lui, la place du cuirassier déjà froide. Quand je tends la main, de mon caisson, je sens tomber la pluie glacée. De Fraix a compris que je ne me lèverai jamais seul; il me tire par les chevilles de mon abri, appelle deux hommes, me cale les pieds et me soulève. Me voici debout. Un ou deux vacillements, et je suis droit, un ou deux clignements, et je vois. Un ou deux coups de poing sur mon crâne, et, si je le veux, je pense.
Lundi. La semaine commence que jusqu’au samedi nous croirons inutile et cependant elle avait la mission de faire repasser une fois sous tous les yeux, dans l’ordre, les jours de la semaine: c’est dimanche prochain, au régiment, que l’on se met à mourir. De Tartigny nous revenons vers le sud, marchant toute la journée, sans halte, aux abords d’une chaussée que nous devons laisser libre à l’artillerie, aux convois et c’est nous aujourd’hui qui sommes les fuyards. Pas d’eau et la chaleur nous tue des hommes. Pas d’arbres: tous les cinq ou six cents mètres un ormeau rond, avec une ombre en boule sur laquelle se laissent tomber et s’entassent les soldats. Dans la plaine cela va encore, mais dès que se forme un mamelon, un simple pli, la fatigue et la méchanceté humaines s’y amassent. Au pied d’une colline, nos gendarmes tuent un Allemand déguisé en zouave qui empoisonnait un puits et le basculent par le trou, purification rituelle et logique. Des généraux, embusqués au coin des bois, se précipitent sur les soldats qui ne veulent pas déboutonner leurs capotes et les dégrafent en criant. Les maisons, toutes isolées, toutes vides, ressemblent aux maisons sans contrevents bâties sur l’entrée d’un puits de mine, du gouffre de Padirac, et ont échappé leur vie jusqu’au centre de la terre. Nous effleurons mollement, à trois à l’heure, des gares, des usines électriques qui restent sans étincelles ou sans fumée et nos intervalles sont peu à peu remplis par des troupeaux, entre les sections des moutons, des bœufs entre les compagnies. Cela du moins facilite la marche; ce sont les bêtes qui prennent les heurts, et nous avançons avec moins d’à-coups. Jusqu’au matin nous retrouvons, prises et perdues dans nos jambes, les brebis et les génisses.
Mardi, 1ᵉʳ septembre.
Un docteur veut sauver ses meubles anciens et nous emploie à les murer dans une cave; il n’abandonne aux Prussiens que les meubles marquetés: l’humidité leur ferait plus de mal encore que la guerre. Vers midi, il part en auto, choisissant encore de son siège les moins volumineux parmi les objets qu’il avait sacrifiés et que nous lui tendons: acceptant sa pendule Régence, refusant son Goliath. De temps en temps on sonne; ce sont ses clients et nous les renvoyons au major.
Le jardin est vert, avec une source; mais déjà de grands coups de vent abattent les fruits mûrs, et, de la pension voisine des fillettes, la tempête ramène des feuilles de cahier déchirées, des copies et des narrations que Bardan nous lit tout haut. Première bourrasque d’automne, qui détache ainsi de chaque fillette de l’été un petit sentiment gonflé et emphatique: de Marie Rabardelle la joie d’avoir recueilli les fils de l’éclusier noyé, de Céline Jacques le désespoir de savoir les Russes hors l’Eglise, d’Élise Lesueur, toute fière de la science, la nouvelle qu’Ulysse avait un chien nommé Darius.