Mercredi, 2 septembre.

Rêvé de Paris. Éprouvé mille tourments dans l’annexe du Bon Marché. Les gardiens me serraient le bras entre leurs mains, le détachaient, les vendeuses disposaient des faux-cols à l’intérieur de mon cou même en me disant: Chair de ma chair! un inspecteur armé d’une fourche rougie m’interdisait de déboucher de l’escalier roulant. Je suis soulagé de me réveiller au milieu de la guerre.

Aujourd’hui, nous allons vite. Plus de fuyards. Des bourgs ensoleillés avec des habitants groupés à l’ombre. Parvenus aux crêtes, nous voyons de grands incendies. Nous pensons tous, ou plutôt seul je pense que c’est l’anniversaire de Sedan.

Nous pensons que tout finira bien, que nous serons vainqueurs.

Nous pensons que nous allons nous retourner soudain. Nous nous retournons individuellement de temps à autre, pour juger de l’effet.

Nous pensons qu’on nous charge de défendre Paris. Nous serons en garnison au Bourget ou à Rosny. Je prendrai pension chez la mère Picard, qui exige seulement de ses pensionnaires qu’ils mènent baigner son chien à la Seine. Je suis de ceux qu’elle préfère, je sais nager.

Parfois un paysan ferme sa porte à clef, appuie du genou pour voir si la serrure tient, et se joint à nous.

Fosseuse. On nous loge dans le château. Il fait nuit. Une grosse tour en briques, de la Réforme, s’est placée pour le rassurer au coin du château Louis XIV. De grands arbres ont enfoncé de tout leur tronc dans les pelouses, et tiennent droits, soutenus par leurs premières branches. Des soldats viennent remplir leurs seaux aux bassins, et, les mains une fois savonnées, caressent les statues. Le concierge est né à Chateaumeillant, il a connu mon camarade Poloret qui me vendait cinq sous, en pension, sa part d’omelette, le père Poloret, jadis, lui a passé une pièce fausse, mais, malgré ces relations communes, il se refuse à ouvrir la porte d’honneur et nous indique seulement la porte du quinzième siècle perdue dans un sous-sol. Quand je reviendrai avec le colonel, vers dix heures, nous ferons deux fois le tour du château sans la retrouver, mais j’ai du sang-froid, et le colonel ne s’apercevra de rien.

Jeudi 3.

Nous quittons Fosseuse. Le mur du parc une fois dépassé, c’est la banlieue. A chaque coude de la route, des pneus concurrents indiquent la distance de Paris, les pneus français la comptant de Notre-Dame, les pneus américains de l’Opéra. Des champs, mais tous en contre-bas: on a vendu leur belle terre de surface pour le Luxembourg ou les Tuileries. Voici le point où la route de province butte contre une veine bourrée de ciment et de macadam, ligne frontière des excursions pour les boursiers, portée la plus grande des taxis, limite des efforts et de la renommée des coureurs cyclistes, des acteurs de café-concert, avec les énormes pylônes où s’attache, les jours de pluie, la tente qu’on déroule au-dessus de Paris. Les derniers becs de gaz alimentés par Paris brûlent encore. En plein air, ressortant comme les racines, tout ce qui dans Paris est au-dessous du sol, les conduites de plomb, les terminus et les buttoirs des tramways. Sur les squares encadrés d’ormes, des statues minuscules d’amours ou de dauphins gardent la place du fils célèbre qu’auront les bourgeois enrichis; la mairie où chaque dimanche Mounet récite le monologue du rôle qu’il jouera aux Français la semaine suivante; la marque des 50 kilomètres au delà de laquelle doivent vivre les relégués,—en prêtant l’oreille ils peuvent ne pas perdre un seul vers; les meules hantées par les chemineaux en chapeau melon; les villas de pierre meulière où les Hollandais envieux assassinent les Hollandais parvenus. Dans les rues, des chiens mal dégagés du luxe de Paris et dont l’arrière-train est poméranien ou russe. Bordant la route, les usines du Brillant Belge, de l’Or adhésif, du Fer liquide, tout ce qui colore et fourbit, et Bergeot devine à les voir ce que Paris peut être. Voici Chambly, où les cerfs du parc, amoureux, en bramant, mettront en fuite les uhlans, ennemis d’aventures avec des lions échappés. Heureux fantassins, qui ne sauront jamais que rentrer à Paris par le train c’est rentrer dans la confusion, dans son propre égoïsme: les habitants sont de plus en plus généreux, comme si c’était d’après leur bonté qu’on les eût ainsi relégués aux 30, aux 20 kilomètres. Le cidre est devenu vin, le vin vermouth, et les aubergistes, qui ont arrêté par pudeur leurs phonographes, apprennent à parler eux-mêmes. La route est devenue rivière, nous suivons l’Oise. Au pied de chaque cheminée d’usine, rassemblés afin de la jeter bas et levant la tête, pour réfléchir, plus haut que le plus profond philosophe, les plus vieux des ouvriers qui l’ont construite. Près de chaque pont, de chaque viaduc, un officier du génie armé d’une latte blanche plâtrée, comme à Paris, sur les trottoirs, le surveillant des maisons qu’on répare. A Champagne, la population décide de nous accompagner. Nous portons ses cartons à chapeau plus lourds que s’ils étaient chargés de cartouches, nous poussons ses voitures d’enfants pleines de coffrets et de bronze; les objets les plus légers ont pris, comme dans les rêves, dans les cirques, un poids formidable, et le paletot qui tombe rend un son de métal ou de vaisselle. Dans les villas, les concierges arrachent à la hâte les ampoules électriques ou les premières pêches, selon que leur bourgeois tirait sa fierté du salon ou du jardin. Des rentiers, occupés la veille à installer sur l’Oise leur salle de billard, déménagent, avec les queues neuves, leurs meubles exotiques, leurs escabeaux arabes, leurs cachemires, leurs perroquets, comme si devait être incendiée toute maison française trouvée avec un objet non français. Un petit garçon, qui marche solitairement près de nous, se plaît à nous laisser croire qu’il est orphelin et, retrouvé soudain par ses tantes, sa mère, ses sœurs, ses grand’mères, tout confus et rougissant, s’éloigne. Longue pause dans Parmain, les fuyards attendent une demi-heure, car ils préfèrent nous tenir compagnie, mais, lassés, ils s’excusent, ils s’en vont seuls.