Nous allons droit vers l’Est. Nous traversons ces bourgs dégarnis et laids qui prennent au Nord de Paris le même nom que les bourgs fleuris du Sud, Marly, Fontenay, triste rançon. Nous effleurons Mareil-en-France, Châtenay-en-France, dont le pays boueux s’accroche à tout ce qui y passe, à cause de son nom, comme un levain. Nous allons à travers champs, et quand nous empruntons quelques minutes un tronçon de route, la compagnie a peine à s’y tenir en équilibre. Le général veut aérer sa brigade, pas une formation qu’il n’ordonne, par deux, par file, par bataillons, pas un soldat du milieu qui n’arrive au moins une fois sur le côté et ne prenne directement une portion d’air et de campagne. Marche peu fructueuse pour les carnets, car notre mémoire n’est plus depuis un mois que le ruban même des routes et n’a pas plus de largeur que celles des télégraphistes; et je ne me rappellerais rien de cette journée si ne venaient s’y réfugier malgré moi, comme c’est la dernière, tous les souvenirs des jours précédents qui ne se situent plus: la femme nageant dans la rivière, le vallon de ricins bleus, l’enfant qui se vantait de ne plus obéir depuis la guerre, qui va nous acheter du lait, des œufs, du vin, et auquel, confus, nous prouvons qu’il a obéi trois fois, et en ne comptant qu’une seule fois pour tous les œufs ensemble.
A partir de midi, à perte de vue, des lignes de troupes nouvelles copient tous nos gestes, parallèles au régiment sur ce terrain plat, obliquant si nous obliquons, quand nous allons par un s’effilant pour nous prouver qu’elles sont, elles aussi, composées d’hommes isolés. Parfois, profitant d’une de nos haltes pour défiler à notre hauteur, les ambulances, avec leurs cortèges de nègres, de marocains, de chevaux blancs, et il ne manque que le dieu même des remèdes. Parfois, débouchant d’un bois, une troupe que nous croyions nombreuse finit brusquement comme l’armée d’Hannibal dans les cinématographes. Parfois, quand un régiment menace de joindre l’autre, des officiers d’artillerie interviennent et hurlent, comme crient les polytechniciens, à Polytechnique, quand deux parallèles se rencontrent. Dans les repos, au lieu des distractions limitées par la route, des jeux auxquels le régiment entier prend part, un football qui promène de bataillon en bataillon une chechia gonflée de papier, une course sur des chevaux abandonnés dans le haras de Marly. Pour nos corps, la liberté que les proviseurs donnent à l’esprit de leurs élèves, la veille des examens, en les promenant, sur des voitures à banquettes tigrées, dans les vallons. Sous nos pas, les musaraignes s’enfuient, et les carabes, et les rats, et tous les petits êtres qui vivent là où la carte d’état-major est toute blanche.
A notre droite, les Marocains. A gauche, un régiment tout neuf, qu’on devine formé de la veille, tant ses chefs, ses hommes, ses uniformes mêmes sont égaux. Chacune de nos compagnies, au contraire, a maintenant des personnages et ses protagonistes sont si nettement sortis des rangs qu’il semble que la bataille et la guerre doivent se jouer entre eux seuls. Après ces longues semaines de marche, nous arrivons au combat, selon notre force ou notre fatigue, échelonnés; les plus courageux semblent plus près que les autres de la guerre, et c’est parmi eux, malgré nous, que nous choisissons nos premiers tués. Tout ce que la mort peut viser est devenu visible sur ces figures voilà un mois semblables et chacun de nos sept capitaines nous a dévoilé peu à peu, comme le secret dont il doit mourir, sa qualité, ou ses manies: on peut les photographier, ils ne changeront plus. Voilà Flamond qui doit mourir dans son capuchon et qui le porte déjà sur le bras, plié. Voilà Perrin que sa lorgnette doit sauver mardi, flottant sur sa poitrine, et il la balance au-dessus du front qui mercredi sera troué. Voilà le commandant Girard, vieux garçon philosophe que le colonel de l’active n’aimait pas parce qu’il ne croyait point au monde extérieur, et qui a dû faire pour chaque sergent le pari que Pascal avait fait pour Dieu, car il partage avec moi ses petits beurres et il me parle même comme si je ne devais pas mourir. Le capitaine Perret, qui sait tout; La Tour du Pin, dont le nom, à mesure qu’il approche de la mort, envahit maintenant pour nous tout le visage. Pas une face d’officier qui ne semble aujourd’hui la cible, et c’est à la tête que nous les voyons tous blessés.
Moussy-le-Vieux. Petite commune que les Anglais ont occupée hier avant d’appuyer sur Meaux. Le régiment se retrouve mal dans les traces qu’ils ont laissées: les lessiveuses n’ont pas servi cette fois à cuire la soupe, mais la lessive; les écuries ont reçu les voitures et les chevaux campaient dehors; ils avaient sorti tous les lits et dormi au grand air. Nous devons refaire le village comme on refait une chambre, en province, après le départ d’un ami colonial. Nous logeons dans un château de chasse en brique et en ardoise, avec l’ambulance de la division. La canonnade à l’Est est si violente et si proche que les vitres tremblent. Nous attendons à chaque instant l’alerte, réparant nos sacs, nos fusils avec l’aide des ambulanciers, qui nous donnent des tampons d’ouate pour nos culasses, et de l’huile de ricin pour nos mitrailleuses, car, égoïstes que sont les hommes, les meilleurs remèdes sont encore ceux qu’ils ont trouvés pour eux.
Au premier, les officiers se couchent enfin dans les lits maltraités hier, et ils sont mécontents d’être basculés, d’avoir la tête basse et les pieds si hauts, à la veille de la Marne, de rouler sur des paillasses inégales. Mais moi, que la chance protège, au rez-de-chaussée, je m’étends et m’endors au niveau le plus parfait, sur un billard...
Dimanche, 6 septembre.
Soucieux de ne pas fouler les corps alignés des dormeurs, et cherchant entre eux, ainsi que les triomphateurs trop timides, la place de ses pas, le veilleur de la brigade avance vers mon billard, lance les sphères en ivoire autour de ma tête et ce bruit qui endort Dieu m’éveille. Je lis l’ordre:
—Pour le colonel. Alerte. Départ immédiat direction Dammartin. Prévenir l’ambulance.
Nous nous vengeons en réveillant d’abord tous les infirmiers, tous les docteurs, et je monte frapper à la porte du colonel, qui s’est étendu habillé.
—Quelle heure?