—Minuit moins deux.

Il se lève à la hâte pour être prêt à minuit juste. Je circule dans l’étage, heurtant chaque porte. Le capitaine Lambert veut me demander l’heure et demande le jour:

—Dimanche.

Les paroles de réveil de tous les capitaines, des médecins, des intendants de la brigade, les premiers mots qu’ils ont balbutiés le jour de la bataille, je les recueille un par un. Le docteur Mallet me crie: «Bien! Très bien!» Je suis déjà loin que je l’entends encore qui m’applaudit: «Bravo! Bravissimo!» Le lieutenant Bertet, qui s’est couché nu, désespère d’être jamais prêt, et, sa chemise passée, se recouche. Un officier inconnu répond par son nom même. Pattin, engourdi, me donne une parole aussi stupide que celles des petits jeux quand, surpris, on reçoit sur le nez le mouchoir ou les gants.

—Debout, bourreau!

Je redescends avec ces gages.

Je me trompe d’escalier, et la porte que j’ouvre m’ouvre le parc. Il est vide, lumineux; contenus par de pauvres serre-files déjà jaunis, des massifs bleus, réserve de l’automne et, ce matin, de la nuit; de grands cèdres accroupis au ras des pelouses, ils sommeillent; la clarté, la paix nocturne amassées dans ce barrage qui les sépare, par un mur, du jour et de la guerre même. Ici, pas d’alerte, rien ne vit, rien ne vole. Parfois seulement un soldat en armes s’égare comme moi, s’étonne et se tait, me dit un mot sur la solitude, remonte. Car il faut remonter et passer à la cour bruyante de ce domaine souterrain.

Le colonel est sur le perron, hésitant, comme tous les matins, entre ses deux belles juments et, à la lanterne, se décidant pour la première dont il voit la tête éclairée. Au carrefour, le régiment déjà défile. Les caporaux crient l’appel en marchant et redistribuent les noms retirés pour la nuit. Il en vient à nos oreilles qu’on voudrait prendre pour la durée de la campagne, des noms de guerre: Bellenave, Trinqualard, ou retenir pour plus tard, pour la paix: Jean Fraxène, Jacques Saint-Prix. D’autres sont plus modestes, et paraissent plus vrais, et l’on croit aussi davantage à ceux qui répondent présent: je crois à Jardy, à Boissié, à Robard.

Il fait noir. La volonté des généraux n’est pas encore aussi puissante que les moindres lois de la pesanteur, et c’est dans les bas-fonds que nous trouvons l’artillerie, sur les hauteurs les hussards. Nous allons vite, car devant nous on s’écarte sans mot dire, on range les chevaux. A l’arrière aussi, nous sentons pour la première fois la bonne volonté, la complaisance. Quand nous dépassons les convois, des tringlots nous donnent leur pain. Les estafettes, dont le jeu était hier de nous bousculer et de nous effrayer, passent sans mot dire, nous caressant l’un après l’autre de la main, comme un enfant tendre caresse une grille, et, plus elles viennent de l’arrière, plus nous les devinons dévouées; Paris, là-bas, à cette heure, doit être le centre même de la bonté. Des motocyclistes apportent le courrier, car les postiers de notre armée ont voulu ne pas dormir et que tout fût distribué avant le jour. Il y a même pour Lorand une lettre mise à la poste la veille et qui a parcouru, à toute allure, avec la complicité de quelque receveur, la route de Neuilly-sur-Seine à Dammartin. Il nous la lit, c’est la seule lettre de guerre qui ait apporté, à son arrivée, des nouvelles, et plus que de vieux souvenirs: hier on entendait le canon à Neuilly; hier, à cinq heures du soir, les cousines de Lorand sont venues coucher, car elles prennent le train à quatre heures du matin. Pour la première fois, nous sentons notre montre remontée à l’heure des âmes civiles; nous les en aimons un peu plus, et ces pauvres cousines qui, juste en ce moment, s’habillent à la hâte, brossant à la lueur des chandelles leurs belles dents, appuyant en jupon des deux genoux sur leurs valises, nous les adorons.

Dammartin est bondé de troupes; de toutes les portes débordent, jambes en avant, des soldats endormis. Mais pas une lumière, pas une dispute; aux animaux seuls on parle, aux chevaux qu’on attelle, aux chiens qu’on effraye, et les hommes entre eux sont sans langage. Une petite maison brûle, sans que les zouaves paraissent remarquer les flammes, et nos réservistes eux-mêmes, tous pompiers ou sergents des pompes dans leurs communes, regardent, et sentent mort en eux l’instinct du sauvetage. Pauvre incendie, auquel l’aube prend mal, enfumant le ciel.