Les bordures sombres de la route choisissent, pour la journée, selon leur humeur, un des deux uniformes que la voirie permet, deviennent ormeaux ou acacias. Voici l’aurore. Nous grelottons soudain et sortons nus de la nuit. L’air est aigu par places, puis fade, et la douceur du dimanche n’est pas encore distribuée également. Des rayons isolés qui ont heurté trop rudement la terre, froissés, reviennent lentement au soleil. Après cinq heures de marche, nous arrivons au matin aussi forts et entraînés qu’on arrive à midi, mais l’aube ne fournit qu’un air débile et menu. La brigade est à nouveau isolée; les Marocains de notre gauche, les Anglais de notre droite se sont évanouis et leurs deux groupes, autour de nous, sont d’un secours aussi lointain, aussi abstrait que l’Angleterre elle-même et le Maroc. Je suis à côté de Dollero, qui songe à la paix, qui déclare stupide de compliquer sa vie, qui se mariera dès le retour avec sa petite amie. Que de petites amies on s’est promis d’épouser, en France, le 6 septembre! Mais, s’il meurt, il faut que j’aie de lui un souvenir, et ce ne sera pas son applique Louis XVI, ce sera son dessin de Boilly, la fillette curieuse dont les critiques disent que jamais Boilly n’a été plus regardé par un modèle. Heureux sergent auquel des amis, les matins de combat, se sentent redevables d’un portrait de petite fille!

Dollero, et mes deux autres voisins, Drigeard, Dremois. C’est un réconfort d’avoir trois camarades dont l’initiale est la même, comme une page détachée et entière du dictionnaire des soldats. Drigeard me passe le rapport, qu’envoie le colonel aux sergents-majors et à la halte, c’est moi qui le dicte, avec un ordre du jour qu’il faut résumer, car il reste deux minutes, en style télégraphique: «A heure où commence bataille d’où dépend sort France, convient rappeler temps passé regarder arrière. Unités feront tuer place plutôt que céder terrain.» Nous n’en sommes pas autrement émus, habitués à recueillir, comme un poste de télégraphie sans-fil, les ordres du jour les plus divers. Pourtant l’on s’est battu ici hier. Derrière les buissons, des sacs abandonnés; sur un pré de bataille, tout vert, des cadavres de chevaux autour d’un cadavre de taureau. Une armée espagnole frémirait. Nous voyons aussi tous les rangs du régiment qui précède se retourner vers un ormeau isolé au bord de la route, et nos chefs de file nous passent que les Prussiens sont venus jusque-là. Pourquoi jusque-là seulement? Pourquoi ne voulurent-ils pas connaître l’écorce sud de l’ormeau, dorée, sans lichen, qu’on vient d’entailler à la hache, d’une coche que nulle inondation n’atteindra jamais? Nous nous retournons, pour revoir l’arbre, et pour savoir ce que le uhlan contempla de la France avant de tourner bride: un château caché par des frênes, un bourg au milieu de peupliers, rien heureusement, grâce aux arbres, qui ait reçu sans voile son regard. Voici un second ormeau, plus grand, et qu’étudient curieusement ceux qui n’ont pas compris le premier. Tous les papiers déchirés qui flottent, toutes les lettres que nous ramasserons désormais sont couverts d’écriture gothique, car les Allemands ont recueilli tous les papiers français. Voici la dernière maison où ils aient fait halte. Le paysan est à la porte et nous explique qu’il les a eus juste un quart d’heure. L’invasion a duré pour lui le temps d’allumer le feu, de descendre à la cave, et, quand il est remonté, ils fuyaient. A peine séparées l’une de l’autre, les deux émotions de la vie des Lillois, des habitants de Laon ou de Vouziers. Homme heureux, qui épousa le soir celle qu’il rencontra le matin, dont l’argent rapporte le jour où il est placé l’intérêt pour toute la vie. Homme égoïste, pour qui la guerre est terminée, et qui nous refuse, n’ayant plus besoin de l’armée, ses pommes de terre et ses œufs.

Maintenant le ciel est bleu et nous avons chaud. Le soleil a tenu à sécher, avant toute autre, la rosée tombée sur les soldats. Les groupes d’amis se reforment, et le bataillon s’amincit là où les hommes sont le moins bons ou le moins tendres. On organise une corvée d’eau, et nous attendons son retour, car on a distribué du coco, la main pleine de poudre dorée, inoffensifs. Les Allemands, depuis quarante-cinq ans, espéraient cette minute.

Trois obus, si inattendus que personne ne songe à avoir peur. Le premier tombe avec tonnerre au milieu même de la route, découd le régiment en files de deux hommes, et chacune s’enfonce dans son fossé; le second, moins bruyant, éclate en globes de feu; le dernier répand une odeur intolérable, tous trois différents et prétentieux dans leurs effets, comme si nous allions, sur nos carnets de route, consacrer une remarque spéciale à chaque obus allemand. En voici trois autres. La peur que l’on a à la chasse quand les perdrix au lieu de fuir volent sur vous. En me retournant, je vois les deux mille têtes claires se rabattre, à part une là-bas qui de loin me regarde, pour que je n’oublie pas, même une seconde, ce qu’est un visage d’homme: c’est un masque avec deux yeux et leur regard, deux lèvres, une oreille. Trois obus encore; le visage s’est rapproché, il est barbu, le front est bas et borné. A chaque salve, il se transforme ainsi et erre, noble ou stupide, sur ces milliers de corps décapités. Tous les officiers ont mis pied à terre, arrivés qu’ils sont à cette guerre depuis si longtemps attendue, et Michal, radieux, car c’est lui qui nous a guidés là, rejoint pour toujours ses télégraphistes. On rit, on bavarde. Ceux qui demandaient seulement à ne pas être tués par le premier obus affectent une joie définitive. Les plus peureux retrouvent leur tête dans leurs mains, la recollent, le képi sur elle, et allongent un coup de pied à nos chiens qui courent ahuris au milieu de la route libre, roulant par intervalles une énorme casserolle. Dans nos fossés nous nous asseyons, nous prenons nos aises; ceux qui mangeaient un œuf dur, enfin l’achèvent, et nous pourrons aussi, toute la matinée, à cause du coco, lécher la paume de nos mains. C’est, un moment, la guerre de tranchées, de deux tranchées verdoyantes perpendiculaires à l’ennemi; guerre naïve, où il n’y a point encore ceux qu’agacent les obus qui n’éclatent point, ceux qui préfèrent les percutants, et ceux aussi dont les voisins sont toujours tués; guerre supportable, car soudain c’est fini. Les plus braves, les plus rhumatisants se lèvent les premiers, se secouent, et nous sommes bientôt tous debout, bavards, un moment embarrassés de nos armes comme si nous n’en avions plus besoin, et comme nous le serons, ô mon camarade, le jour du retour.

Nous ne sommes pas de l’avis de ceux qui prétendent ne rien voir à la guerre. Nous voyons tout. De la crête où nous attendons les ordres, nous voyons un large pays ovale, et la bataille pour Paris se livre dans un champ vide qui a sa forme et sa taille. A perte de vue, une terre déjà dépouillée de son blé, ondule, jonchée de gerbes dont chacune semble garder d’avance la place d’un blessé et nous nous réjouissons de les voir comme un marin soigneux les fausses épaves distribuées avant le combat dans la mer. Sur notre gauche, un peloton de dragons qui patrouille, comblant l’espace qui sépare l’armée de la Manche, et que nous prenons alternativement, alerte également vive d’ailleurs, pour des uhlans ou pour notre état-major. Sur la droite, des régiments encore mal déployés, compassés et raides dans un uniforme de dimanche, et dont le principal souci semble être d’empêcher un cheval échappé de passer à l’ennemi. Les routes sont abandonnées, soudain trop sonores ou trop fragiles; on les traverse en courant, sur la pointe des pieds. De gros nuages blancs demeurent au ras de l’horizon et le champ de bataille semble matelassé.

Sept heures. De chaque compagnie s’écartent maintenant des hommes qui nous prodiguent les encouragements et nous crient au revoir. Nous n’avions pas eu à distinguer encore, dans notre régiment, entre ceux qui vont et ceux qui ne vont point au combat. Le lieutenant-adjoint s’éloigne, Bardan s’éloigne, l’officier des détails, la guerre devient décidément une chose d’ensemble, s’éloigne. Le petit bois auquel nous nous adossons, laisse passer, tamis fantasque, les secrétaires maigres, leur gros sergent. Nous leur en voulons un peu de nous avoir caché pendant cinq semaines qu’ils nous abandonneraient au premier obus. A chaque homme qui part, c’est, sur notre tête, à cause des moyennes, les chances de mort qui se resserrent, et c’est aussi, en nous, notre mission de combattants qui se révèle. Nous voici seuls. Guerriers que nous sommes, à l’entrée de l’arène, nous sentons une minute notre métier aussi précis que le sentaient les gladiateurs; nous nous sentons braves ou effarés, souples ou malhabiles. Tous paresseux déjà comme des boxeurs, des coureurs, comme des professionnels enfin, affalés dès qu’on ne réclame plus notre énergie et la terre ne nous redonnant notre force que si nous nous étendons. Surprise aussi de trouver là ceux qu’on emmenait en Allemagne, certes, mais pas au combat, le petit Dollero, pâle, distrait, qui tient maladroitement son arme, qui est subitement mal sanglé, et trois ou quatre paraissent ainsi habillés de défroques, munis de fusils trop longs, de baïonnettes trop courtes, au milieu de leurs camarades soudain vêtus et armés sur mesure. Tous sérieux, car ce qui était hier sans raison ou sans conséquence est aujourd’hui question de mort; les premiers d’escouade se sentent les premiers à recevoir les balles, les soldats du milieu sont obligés de faire la guerre entre des barrières de soldats vivants, guerre sans aise. Chacun manœuvre sa pauvre unité isolée avec, dans le cerveau, de pauvres phrases instinctives, des formules toutes faites de grand général: en protégeant sa gauche, en préparant ses vues, et on a le corps gêné comme une armée. Les sections les plus amies observent durement leurs distances. Seul Jeudit, l’agent de liaison, continue à bavarder, enthousiasmé des trois cartes-lettres qu’il a reçues ce matin, et à répéter que la plus belle invention c’est la poste. Personne n’a le cœur de prendre contre lui la défense de l’imprimerie, de la vapeur, du kaolin. Des adjudants lui crient de rentrer dans le rang.

—Je suis le colonel, répond-il.

Ils ricanent:

—Ah! tu es le colonel!