Il est du colonel la plus modeste part, celle qui copie les ordres sur deux feuillets blancs reliés par une épingle. Ce ne sera pas sans danger de les avaler, s’il est pris. Celle qui lui dit l’heure, non sans l’impatienter parfois, car la montre de Jeudit est dans sa cartouchière et cela lui coûte au moins une cartouche de chercher la minute exacte. C’est la meilleure place; d’instinct nous nous rapprochons tous de celui qui, dans la compagnie, passe pour avoir de la chance, la porte sur son visage, n’est pas myope, n’est pas trop gras, et a, autant que peut l’avoir un homme qu’on ne connaît que de vue, l’air immortel. Ignorant que notre soldat immortel est Verdier,—le seul, après trois ans de guerre, qui n’ait été ni blessé ni évacué, nous confondons le destin du régiment, pour une journée encore, avec le destin du colonel. Chacun s’approche de lui dès qu’il le peut, comme d’un abri, et souvent dans la journée un soldat inconnu se joint à son groupe, silencieux, prévenant; c’est un soldat qui depuis un moment, et pour un moment seulement, ne tient pas à mourir.

Mais voilà le cycliste qui apporte de la brigade des feuillets légers qui s’envolent; nous courons après eux; l’état-major du régiment poursuit une minute ses ordres comme les grands poètes leurs pensées, en enjambant des haies, en secouant des branches, en bousculant des capitaines. Nous avons à laisser avec l’artillerie les compagnies, et à avancer avec les cinq autres par Saint-Pathus vers une côte. Les ordres complémentaires nous rejoindront là-haut, et tout le dimanche, d’ailleurs, ils nous arriveront ainsi à chaque point culminant pour ressembler davantage à l’inspiration. Ordres secs, déclinant aujourd’hui tout jeu ou toute sympathie avec les noms de la carte, ne nous recommandant plus, comme pendant les marches ou les exercices, de passer par l’Y de Vincy, de nous loger entre les deux parts d’un nom composé, Croix-Blanche, Grand-Puis... et aussi nous sommes arrivés à un rectangle de la carte où les noms, poussés par un même vent vers la droite, laissent un grand espace vide. Nous le voyons, la côte gravie. C’est le même champ jaune et ondulé, coupé à contre-sens par des routes qui y conservent le plan de quelque bataille de l’Empire et que nous évitons avec soin pour rester dans notre guerre.

Dans Saint-Pathus, un seul habitant, le maire, qui nous guide à la Thérouanne, nous expliquant combien sont illogiques les limites de sa commune puisque là, à vingt mètres de l’église, c’est déjà Oissery et que l’ombre du clocher séjourne dans la commune concurrente. C’est moins grave d’ailleurs que si c’était l’ombre de la mairie. A Oissery, un vieillard, qui veut savoir de nous le poids de la balle allemande, le fonctionnement des canons allemands; si c’est un espion, c’est un espion français. Nous allons lentement, les obus éclatent à longs intervalles, la bataille, comme parfois dans les cinématographes, reste une heure entière au ralenti. Parfois, elle reprend sa vraie vitesse, parfois elle la dépasse, comme à Bregi où nous tombons dans un camp de hussards ennemis, que nous essayons vainement de poursuivre. Ils étaient occupés à distribuer leur courrier et l’on apporte au colonel les lettres du colonel allemand. Nous recueillons cent selles: la pensée que tout un escadron prussien se meurtrit en ce moment ne nous est point désagréable.

Les obus maintenant éclatent juste au-dessus de nous toutes les dix secondes, hauts, peu dangereux, et c’est une suie brûlante qui tombe sur les épaules dès que nous nous levons pour avancer. Nous ramonons un zénith étincelant. Les sections font leurs bonds réguliers; tantôt elles nous dépassent, tantôt nous les dépassons, et voyons, au coup de sifflet, tous ces corps se soulever, presque horizontaux, tirés par leurs visages pâles, et tomber, vingt mètres plus loin, quand la tête devient trop lourde. Ils passent avec leur bruit de bataille, mais, une fois étendus devant nous, nous n’apercevons d’eux, sur le sac, que le moulin à café, la lanterne, une vraie casserole, tout ce qu’ils portent de domestique ou de paisible. De temps en temps, une odeur de menthe, et l’on reconnaît ainsi ceux qui ont brisé leur flacon d’alcool pendant la charge. De temps en temps, des amis; voici Sartaut, voici Jalicot, et, comme s’ils avançaient en rimes, avec Lorand, avec Parent. Parfois un traînard a perdu sa baïonnette, son porte-monnaie aussi, et le colonel l’encourage:

—Comment t’appelles-tu?

—Malassis.

—Allons, avance. Quel est ton sergent?

—Mon sergent est Goupil. Mon lieutenant Bertet.

Quand on leur demande leur nom, ils donnent tous un nom extraordinaire qu’ils vont chercher dans le moyen-âge. A partir du grade de lieutenant seulement, on est sûr d’obtenir un nom un peu moderne. Voici les balles. Nous en avons entendu une en Alsace, elles nous surprennent moins. Nous nous déployons et les hommes se bousculent vers les gerbes éparses, presque toujours vers la même, comme si de loin une seule paraissait sûre, s’éparpillant ensuite, à regret, vers les voisines. Pas de blessés encore. Il nous semble parfois que celui-là est tombé bien durement, que celui-là gémit; nous attendons avec angoisse le départ, mais, au coup de sifflet, les corps suspects se relèvent comme les autres. Rien n’encourage plus qu’une résurrection. Le colonel rit. Les hommes rient. Parfois, un obus n’éclatant pas, on sent possible que personne ne soit tué. Parfois, à force d’espoir, on sent qu’on recule l’heure du premier tué. Puis, subitement on aperçoit là-bas un groupe qui se forme, et l’espoir tombe.

C’est moi que le colonel envoie chaque fois vers ce remous; il n’a plus confiance qu’en ma chance pour dissoudre, sans qu’il ait à perdre son premier homme, ces énormes taches violettes, et jusqu’à midi j’y parviens. C’est une énorme fourmilière. C’est un cheval mourant. C’est un mort, le premier que voit le régiment, mais c’est un des hussards de Gneisenau. C’est un autre mort mais—le dernier et le plus égoïste de mes efforts—c’est un mort de la brigade, couché au-dessus d’un blessé sur lequel l’a projeté l’obus. Personne n’ose les dégager, comme s’il s’agissait d’un crime. Un ou deux soldats se découvrent. D’autres, après avoir plaint le mort, consolent le blessé qui leur sert de transition pour leur retour à la vie, et lui demandent comment le mort s’appelle: il ne peut pas le voir, il croit que c’est ce pauvre Blanchard. Est-il barbu?