Pas de fermes isolées, rien que les bourgs formés des maisons les plus dissemblables, qu’une lézarde de géraniums appareille, et dont chacune doit correspondre, ceux de nous qui sont paysans à des signes imperceptibles le reconnaissent, à un de ces prés, de ces champs, de ces vergers confondus dans la plaine. Les coqs des clochers s’amusent à pencher le plus possible sans avoir à ouvrir les ailes. Paysage où les maçons et les laboureurs ont malhabilement choisi la teinte triste des couleurs les plus gaies, l’ocre pour les charpentes et les tuiles, pour les prairies et les feuillages un vert sombre, et l’herbe même a l’air immortel. Seules, les Vosges, sur notre gauche, sont transparentes. Nous marchons jusqu’au soir et, selon le vent, la bataille se déplace brusquement, comme une chasse.

A cinq heures, arrêt brusque. Un capitaine d’état-major myope arrive au galop, demande le colonel, le cherche dans mon escouade, sur mon col, sur le troisième bouton de ma capote. Je le guide et j’apprends que l’on se bat du côté de Flaxlanden, au sud-est de Mulhouse, qu’il faut partir avec quatre compagnies, quatre restant en réserve. Je reviens l’annoncer à Frobart qui veut des explications.

—Quelle bataille est-ce que nous livrons? demande-t-il.

—La bataille de Flaxlanden.

Il trouve le nom de sa bataille peu facile à prononcer; il tient à savoir aussi si c’est un combat ou une vraie bataille, si l’on se bat dans le village même ou aux alentours, s’il y a une poste, à Flaxlanden. On peut le renseigner sur un point: c’est sûrement une bataille. Des interstices des convois, suivis du lieutenant en gris vert que l’armée française entière a pris tout le mois d’août pour un chasseur à pied—le payeur de la division—surgissent des colonels à brassards qui songent à leurs fils Saint-Cyriens et se garent du cambouis. Les camions de l’intendance regagnent sans dignité l’arrière. Un tringlot appelle son chien qui préfère rester avec nous et auquel il tente vainement d’expliquer la bêtise de son choix. Panique de figurants quand le rideau se lève une minute trop tôt, et nous reconnaissons soudain que nous ignorons tous notre place de combat. Les théories sortent du sac des fourriers, des sergents-majors. Pas de compagnie à laquelle les tambours et clairons ne viennent s’attacher définitivement, avec l’air de lui faire un cadeau, et qui ne les renvoie sous les injures à la compagnie suivante. Les adjudants ordonnent de pendre toutes les plaques d’identité autour du cou sous le prétexté que cela protège la poitrine et que les bras peuvent être emportés, et ils numérotent par classe les hommes de chaque escouade, pour que l’on sache, en cas de blessure du chef, qui commande. Frobart n’a une chance de commander que s’il reste tout seul, et Artaud n’aura jamais que Frobart sous ses ordres. On remplit les bidons d’eau, malgré les protestations de ceux qui entretenaient un peu d’absinthe pure ou de rhum. Seuls les brancardiers sont prêts; ils sont même déjà partis: il faut les arrêter de force et les faire passer à leur rang... Il nous manquait deux heures pour être vraiment prêts à la guerre. Mais, d’ailleurs, on nous donne vingt minutes pour arracher les boutons qui tiennent mal, atteler les chiens aux voitures, amarrer au régiment tout ce qui pourrait flotter, tomber, pour ramasser les papiers et faire autour de nous un bivouac propre et lisse comme si nous allions nous battre sur place ou si nous attendions un orage. Du moins nous ne glisserons pas, nous ne tomberons pas. L’honnêteté du régiment se rétablit, les hommes qui ont caché leur sac dans un camion, avec la complicité du conducteur, courent le reprendre; les voitures de compagnie passent l’alcool aux ambulances, les mitrailleurs remplacent par de vraies cartouches leurs caisses bourrées de carton. Chacun a bientôt son poids exact de bataille, et l’on pourrait peser maintenant chaque homme comme on pèse à l’usine l’obus qui sort. Tous ceux qui n’avaient pas de bidons, de troisième cartouchière, de vis de culasse, en découvrent soudain un choix près d’eux, et il apparaît même un képi pour Artaud, notre conducteur, qui est depuis Roanne tête nue. C’est un képi rouge sans manchon, bien visible, mais Artaud se moque d’être repéré: il a déjà un cheval blanc et, sur sa voiture, sont peints les drapeaux de tous les Alliés. Celui du Tonkin n’est même pas sec.

L’ordre arrive. Nous partons dans la direction de Bernwiller.

Voici Bernwiller. Nous le traversons au pas gymnastique. Il a dû défiler pendant la journée tant de troupes que personne des portes ne regarde ce régiment courant à la bataille. Nous aurions pourtant voulu demander des renseignements sur Flaxlanden. Deux gendarmes menacent l’un de nous qui a secoué des prunes au passage. Un cantinier qui se rase sur l’accotement, la glace pendue à un cerisier, attend nerveux, la figure débordant de mousse, que nous ayons fini de faire trembler sa route. Sur le chemin de ces mille hommes aspirés, les gens seulement dont l’unique rôle est d’empêcher qu’on déniche les nids, qu’on vole une poule, qu’on pêche les écrevisses avec des mailles trop petites. A la sortie du village, une grande route droite et vide, silencieuse. Personne non plus qui revienne de la bataille. Nous aimerions en voir arriver cependant un cycliste, n’importe qui, un vaguemestre. Un civil même, une femme, qui nous donnent l’impression d’être vus et, pour les cœurs généreux, de protéger plus que deux gendarmes. Mais seulement un convoi de chevaux en sang, précédé par deux bœufs encore au joug, que des éclats de mitraille ont atteints. Les bœufs tirent... et devant eux c’est nous qui nous écartons, car bien peu s’attendaient à ce que les animaux aussi fussent blessés. Voici des arbres mutilés, un coin de route éclaté, un rocher pilé. Nous avons la gêne de pénétrer dans la mêlée par en bas, par les végétaux, par les animaux, alors que nous comptions y descendre par son sommet, par ce général qu’on dit blessé et que nous aurions trouvé, étendu sous un arbre, au coin du village.

—Halte!

On ordonne face à gauche, face au côté que nous croyons inoffensif. Et nous sommes, assure l’état-major, sous le feu de l’artillerie. On nous fait reculer jusqu’au fossé. C’est deux mètres de sécurité en plus.

Il est huit heures. Le jour meurt aujourd’hui sans avoir vieilli. Le crépuscule a partout même épaisseur et même transparence: on ne peut deviner de quel côté s’est couché le soleil, et l’armée française, qui ignore s’orienter, n’en aura point ce soir de désavantage. Toutes les étoiles, également blanches et mortes, font penser au Nord, à minuit, et nos mains aussi sont éclairées, même celles des moins riches, par un puissant radium. La nuit se rapproche de nous, par derrière, comme de ceux qui la défendent. Plus d’ombres; les nôtres sont déjà séparées de nous, comme si la bataille allait être grave, comme si les adjudants nous les avaient réclamées, à l’instant, avec les livrets matricules. Pas une étoile errante, le canon a secoué toute la journée du ciel ce qui n’y tenait qu’à peine; plus de constellations qui se balancent, mais des astres enfoncés jusqu’à la garde. On ne voit vraiment qu’eux; malgré soi on les contemple, et l’on fait le fier et le beau pour ces mondes où tout l’intérêt doit se concentrer d’ailleurs, en ce moment, sur le cheval blanc d’Artaud; Frobart explique la grande Ourse, qui ce soir se trouve ovale. Comme il n’est pas permis de s’asseoir, les camarades s’adossent sac à sac et prennent ainsi leur repos, se parlant l’un tourné vers les ténèbres françaises, l’autre vers les ténèbres badoises. C’est notre première bataille, et nous ébauchons tous les gestes et les pensées que nous aurons une fois guerriers. Nous ne nous serrons pas encore les mains, mais nous avons des regards si lourds que s’ils appuient sur les yeux indifférents d’un voisin, le voisin doit nous sourire. Nous n’écrivons pas de testaments, mais les soldats qui se devaient vingt sous se les rendent ou se les donnent. Un seul dans la compagnie note ses dernières volontés; c’est Lâtre, qui lègue son entreprise à sa femme, sa femme à son père. Nous nous passons le papier en riant, et Lâtre le poursuit d’escouade en escouade, comme s’il devait hériter.