Avec Jalicot je fais les cent pas. Des groupes se forment. La ligne des sections carrées s’est fondue en une ligne de sections arrondies et la promenade, et la pensée, est plus douce le long de ce bataillon sans angles. Dans l’ombre, nous faisons aux camarades des signes modestes d’existence:—C’est toi?—Oui, c’est moi!—C’est vous? Tous ceux qui vont être braves pour la première fois allument plus tendrement leur cigarette. Celui-là sent au fond de lui un lointain sommeil, le sommeil d’après la bataille, et bâille. Notre ignorance de la guerre pèse subitement sur nous comme à la veille d’un examen. S’il faisait clair, nous repasserions notre théorie. Nous nous sentons coupables d’avoir négligé nos enrayages, nos déploiements. Mais surtout nous pensons sans relâche au premier blessé, au premier mort du bataillon. Tout notre entendement butte contre ce premier cadavre. Nous comprenons le second, le troisième et, vers le centième, nous-mêmes nous étendons; mais soudain, malgré nous, le premier mort que nous avons enfin couché dans notre esprit s’anime, se relève, et tout est à recommencer. Quand un soldat allume sa pipe, nous frémissons, en voyant ce visage qui s’illumine, comme s’il se désignait par cette clarté pour la mort. Nos épaules s’alourdissent, nous vieillissons. Nous errons sans repos dans cette ombre qui rend la victoire à peine plus désirable que le jour.—C’est toi?—Oui, c’est moi, avec, tremblotant un peu, un immense courage...

Le bruit d’un galop. Le capitaine d’état-major transmet au colonel l’ordre d’attaquer le village d’Enschingen. On voit le clocher, juste devant nous, à deux kilomètres... Il éprouve aussi le besoin de nous faire un discours:

—Allez, Roannais! Comme pour les Autrichiens!

Nous avons déjà battu en effet les Autrichiens, en 1814, à Roanne même. Nous avons, de ce côté-ci de la Loire, fait circuler un convoi ininterrompu de tuyaux en tôle sur des roues. Le général ennemi, malin, se méfia, ne tenta point le passage, et la ville fut décorée, en même temps que Tournus, où était né Greuze.

—Et attention! Vous êtes sous le feu de l’artillerie lourde.

Il part enfin. Non, il revient, toujours au galop.

—Vous êtes sous le feu de l’artillerie légère!

Est-ce qu’il va reparaître ainsi pour chaque calibre, pour les mousquetons, pour les revolvers? Le colonel lève le bras, l’abaisse. Nous partons...

Les quatre compagnies avancent en ligne à cent mètres d’intervalle, chacune serrée et silencieuse. Les hommes ne prononcent pas une parole, malgré leur désir de savoir au juste ce qu’ils font, si c’est une marche d’approche, une charge, s’il y aura des mitrailleuses. Mineurs, tisseurs, ils ont éteint leur cigarette, leur pipe, comme à l’entrée dans l’usine, par précaution. Ils vont à toute allure. La crise de discipline qu’ils ont, pour la première fois, se résout en silence, en vitesse, et les plus disciplinés ont pris le pas gymnastique. Avec les quatre fourriers, j’escorte le colonel qui se tient un peu en arrière du centre. Nous suivons avec peine, à travers des champs et des prairies coupés de haies. Nous trébuchons contre un bœuf étendu, bien gonflé, et sur lequel, heureusement, on rebondit. Nous sautons et ressautons un ruisseau qui s’empêtre dans nos jambes comme une bande molletière défaite. Un projecteur illumine soudain la compagnie de droite, qui s’arrête, se masse contre lui avec les précautions recommandées pour les obus, chaque tête sous le sac qui la précède, les têtes du second rang cachées, les yeux du premier rang fermés... Le faisceau s’éteint. Le clocher du village rentre peu à peu sous terre, dans sa tranchée, et maintenant nous allons au hasard. Plus de canon. Une balle, une seule balle passe à côté de nous, à fin de course. Un seul Allemand nous fait l’honneur de tirer. L’homme du projecteur sans doute.

Ils vont trop vite. Nous essayons en vain de les rejoindre. Nous ne les voyons plus et le terrain est difficile. Parfois de l’herbe, du trèfle, puis, soudain, transversales, des lignes de choux, d’artichauts et de dahlias. Les prés sont dans le sens de l’Alsace, mais les potagers, de biais, s’entendent pour contrarier notre marche. Un cavalier surgit derrière nous, prie le colonel d’attendre le général et nous dépêchons les fourriers aux compagnies. Un second cavalier ordonne de continuer: nous continuons. Un troisième, un quatrième, arrivent ainsi à toute vitesse, de l’on ne sait quel centre, mettent pied à terre, s’alignent sur nous, mais toujours en retrait l’un sur l’autre; la cavalerie divisionnaire, dans les batailles, forme des circonférences. A part Chalton, qui n’a pas trouvé sa compagnie, aucun des trois fourriers n’est revenu. Nous envoyons les dragons en éclaireurs, mais rien à droite, rien à gauche, et, devant nous, à cinq cents mètres, une colline et la forêt. Il n’y a que nous six dans la vallée, et il paraît que l’on nous voit de partout.