Il est minuit. Je rejoins le capitaine Lambert, qui écrit à ses filles en attendant les convois de pain. Il leur écrivait jadis la même lettre pour toutes trois, mais depuis hier il les voit séparées et il lui faut trois enveloppes.
—Aurons-nous du pain? me demande-t-il.
Toute la nuit il se lèvera pour interroger ainsi les cavaliers, les vaguemestres, les estafettes, qui se croiront obligés, à cause de sa question et de son grade, de lui offrir un reste de saucisson ou de chocolat. Toujours d’ailleurs il accepte. Les balles claquent, nous nous sommes mis du coton dans les oreilles pour ne plus rien entendre, à part le capitaine, que nous voyons parfois s’élancer, pâlir, revenir, et dont l’agitation nous semble aussi ridicule que celle d’Ulysse aux marins dont les oreilles étaient closes. J’ai gardé mes lunettes pour être avec le ciel dès que j’ouvre les yeux et, s’il arrive que je veuille le voir de plus près, voici des jumelles. Parfois, sous la paume de ma main, sur ma joue, une herbe vit une minute et palpite comme une paupière amie. Parfois, éveillé soudain, je vois penché sur moi un visage inconnu, nouveau, dont la vue seule me lasse comme si j’avais à le créer, et à imaginer pour la première fois, selon qu’il est bon, ou anxieux, ou triste, la bonté, l’angoisse, la tristesse. Ce sont des compagnies de renfort qui vont à l’assaut. L’ouate leur donne à croire que nous avons mal aux dents, qu’une fluxion peut-être nous menace, qu’il faudra peut-être arracher la molaire, et, débordant de pitié pour nous, irrités de tant de souffrances, nos visiteurs haussent les épaules vers Dieu.
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Quatre heures. Tout est silencieux. Les incendies, mal surveillés, se sont éteints avant l’aurore. Le froid, la rosée, tout ce qui peut pétrifier, la nuit l’a essayé sur nous. Tout est calme. Je me rappelle mes tampons et les enlève avec la crainte d’avoir joui d’un faux silence, mais rien ici que le bruit d’une montre, là-bas d’une brouette qui grince; jamais journée de guerre ne fut remontée plus silencieusement. Çà et là, des fossés, des sillons, les hommes se dressent, s’étirent sans réserve en largeur et en hauteur, comme si ce n’était pas la guerre, puis, se rappelant soudain, reviennent courbés et rampant faire craquer leurs doigts à l’abri. Pas une parole. Personne ne veut donner à la journée une raison de commencer, trahir les cent mille hommes qui s’entêtent, dans cette aube, à croire à la nuit, et ne se brosse, et ne moud le café, et ne va puiser l’eau. Celui-là déplie une lettre et nous donne même, en tournant les pages froissées, un des bruits du soir, dans les pensions... Le pion, allégé déjà d’un soulier, faisait sous ses rideaux claquer sévèrement sa langue... Turpin déjà, qui affirmait ne pas ronfler, ronflait... Mais voilà que derrière nous le premier coup de canon éclate, que l’obus part, part de nos têtes même,—et c’est fini.
Je vais réveiller mes agents de liaison, éparpillés, triste boussole en morceaux. Ils se soulèvent, se passent un juron qu’ils multiplient: Ah! Vingt Dieux! Ah! Millédieux! Ils redressent des visages gonflés, mouillés, verdis, comme si l’on avait dû, pour les faire dormir, tenir leur tête plongée dans un fleuve ou dans l’oubli même. Pauvres têtes que les mères en cette minute prendraient dans leurs mains en pleurant, comme si elles les retrouvaient détachées du corps de leurs fils, vivant seules! On en voit qui rêvaient, qui tombent à nos pieds de Roanne, de Vichy...—Pourquoi nous réveiller? disent-ils tous. Puis l’idée vient qu’ils ont un bout de pain, qu’il reste deux sardines dans une boîte ouverte et cachée sur un arbre, et ce modeste appât suffit pour les attirer dans la guerre.
Nous n’avons même pas ce matin la consolation de nous laisser aller, de nous détendre: le général en personne vient s’installer dans notre carrefour, étend sur le sol sa peau de léopard gonflée de papiers et, à genoux, y cherche des présages. Nous attaquons. Le commandant Gérard et ses compagnies attaquent Nogeon. C’est eux qui nous ont réveillés dans la nuit, pour savoir ce que nous étions devenus. Ils allumaient leurs briquets pour éclairer nos visages et nous regardaient comme on lit un journal. N’ayant pas encore combattu, ils posaient les questions qu’on pose dans la paix:
—Michal avait-il encore sa connaissance? S’est-il vu mourir?
Ce sont maintenant nos quatre compagnies qui défilent, éclairées de face par l’aube, et, après le bataillon obscur, le général envoie à la bataille le bataillon clair. Chaque homme sous cette aube se précise, chaque visage, chaque main; ce n’est pas pour une mêlée, mais pour un corps à corps qu’avec cette lumière crue on nous prépare. Des soldats que depuis un mois l’on n’avait qu’aperçus, s’approchent, vous parlent de leur famille, de leurs enfants, vous font soupeser le poids de leur vie, vous tendent aussi la main pour que vous les touchiez, et repartent plus confiants, de voir que vous croyiez à eux. Dans le petit chemin le long du verger, chaque section s’amincit pour dépasser le corps du capitaine Flamond étendu sous son capuchon, et celle qui est près de lui, aux haltes, dessine sa forme, reste bosselée, comme la terre même où on l’ensevelit.
Le général prend chaque capitaine à part et lui montre un ordre. Tous lisent vite et s’inclinent, un peu plus souriants et pâles, excepté Viard, qui ne comprend la manœuvre que d’après le terrain, et auquel le général explique le mouvement en lui faisant compter les peupliers, comme par des tables de chiffre. Perret, toujours méthodique et paternel, rassemble en groupe ses soldats et leur répète tous les ordres, selon son habitude.