Mais, inquiets de nous voir regarder à l’opposé de l’ennemi, les artilleurs se demandent si nous sommes tournés et viennent ramener par manie nos jumelles et notre vue vers l’Est.

Lundi.

Je suis sur la route. Je vais chercher le drapeau que la compagnie Flamond a pris aux Allemands. La nuit tombe. Des soldats marchent dans le fossé et semblent hâler, à deux cents mètres, les brancards chargés qui reviennent, suivis par les petits blessés sûrs ainsi, sans avoir à rien demander, d’arriver aux secours. Pas de morts, pas de mourants, c’est la partie du champ de bataille, proche de l’ambulance, que l’on nettoie par propreté. Les premières meules, les premières haies sont vides de blessés, comme de leurs fruits dans un verger les branches basses. Des groupes arrêtés: brancardiers qui ont senti leur fardeau devenir soudain pesant, qui le déposent, qui repartent chercher un plus léger. Des pieds traînent, une toux lointaine, les bruits du soir à la campagne. Tous ceux qui font individuellement leur journée de combat, les convoyeurs de munitions, les télégraphistes, regagnent le village, et l’on reconnaît les paysans à ce qu’ils vous disent bonsoir. Puis les rencontres s’espacent. La chaussée s’élève à travers les champs, et, tout debout, je vois au-dessous de moi la surface ravagée de la guerre, celle qu’un fantassin n’aperçoit maintenant qu’en haussant la tête au-dessus du créneau. Je la vois d’en haut avec ses sillons bousculés, ses crevasses, avec toutes ces dépouilles que rend la terre quand elle garde les morts, képis, souliers, avec une paire de bretelles étendue comme à l’étalage, avec une main raide qui sort d’un silo, je vais, et de cette promenade solitaire, aujourd’hui, après les années de tranchée, les années souterraines, j’ai le même souvenir que si j’avais, un soir, marché sur les flots.

Nous revenons en trois groupes. Le premier porte le capitaine Flamond qu’une balle au cou vient de tuer et ses bras pendent, les doigts rouges. Ceux qui meurent soldats sont comme ceux qui meurent écrivains, les mains pleines de sang ou d’encre. Les porteurs vont à pas rompus, ainsi qu’ils l’ont vu faire aux brancardiers. Puis vient le groupe du drapeau; les hommes ont discuté pour savoir si on l’étendrait sur le corps du capitaine, mais ont eu peur de commettre ils ne savent quelle faute..., sous le capitaine, peut-être. C’est un grand étendard pourpre, étoilé de noir, avec une croix que nous lui retirons, sous les yeux des prisonniers qui suivent. Je marche à la fin du cortège avec un enseigne, qui déjà cherche à parler français et à tirer dès maintenant profit de sa captivité. Artaud m’a désigné du doigt en disant que je connais Berlin et, Berlinois, il ne me quitte plus:

Berlin, seule capitale dont le nom ne puisse escorter le mot mirage. Berlin de plâtre et de bleu amidon où je suis arrivé le matin de la fête de Hegel. Les omnibus pavoisés circulaient en cercle, à la vitesse—avec les encombrements—des pensées vives de Hegel. De la gare débarquaient avec moi ceux des habitants de Magdebourg et de Travemünde qui ont un culte pour Hegel; il y avait les paysannes de la Sprée, en costume, que je retrouvai le soir, éparses dans les brasseries; et à nouveau réunies dans Weimar, le jour de la fête de Schiller, que célébrait avec un plaisir ambigu, dans cette ville de Gœthe, une foule dodue, drapée de linons noir sur crème, et passionnée par l’espoir de célébrer bientôt la fête de Gœthe, ô délices équivoques! dans Iéna. Je sais pourquoi le Berlinois de ce soir s’impatiente quand nos trois groupes se heurtent. Il les regarde avec dédain. Il trouve notre cortège mal formé. Il regrette, puisque nous avons des prisonniers, que nous ne nous en servions pas, Français que nous sommes, pour célébrer ce soir de guerre. Il est tout prêt à se mettre à leur tête, et à porter, incliné jusqu’à terre, le drapeau dépouillé de sa croix. Il est prêt à faire chanter ses hommes, car ils ont un chant de prisonniers dont on peut choisir les deux refrains, selon qu’on est le captif ou le vainqueur. Pauvres Français, qui n’ont pas un hymne prêt pour chaque aventure de la vie, l’hymne de la camaraderie, l’hymne du printemps, du voyage à trois—quelles délices de les clamer au milieu d’ennemis, ou en plein été, ou quand on est deux!—et qui meurent tous, à part les pianistes, sans savoir s’ils sont ténors ou barytons.

Hypocrite, cherchant malgré tout à se glisser sous sa pensée de victoire, mais sans l’impertinence des enfants français, à Berlin, qui ferment soudain les yeux et passent en courant sous la porte de Brandebourg ouverte au seul empereur, il me demande très haut, pour que ses hommes entendent, où est Paris.

—Je ne sais pas. Je n’y suis jamais allé.

C’est tout ce que je peux jeter sur Paris, ce soir, pour le protéger.

—Et eux? dans quelle province les mène-t-on? Les wagons sont-ils ouverts?

Tous les prisonniers poseront cette question. Ce n’est pas qu’ils veulent de l’air, c’est qu’ils veulent voir. Ah! si les wagons de prisonniers étaient ouverts! C’est le désir de voyager qui les a tous excités à la guerre et l’idée de wagons fermés les déçoit. Tout serait si bien, si, du compartiment ils pouvaient apercevoir nos villes et ils promettent, impartiaux, de s’émouvoir quand notre nature sera trop belle pour un cœur allemand. Leur guetteur de paysages réveillera tout le train, pour les églises gothiques, les châteaux, et les ruisseaux avec leurs peupliers, et les contreforts des Cévennes. Déjà n’est-ce pas la douceur même, cette marche sous ce ciel! La nuit fait scintiller un à un tous les Français, qui ont des armes, et les laisse, eux, dans la nuit, masse profonde,—mais pauvres petits Français, au visage mobile, qui portent chacun son fusil et sa vie à soi!