—Viens, dans la chambre de ton colonel il y a un petit canapé.
A six heures, nouveau réveil, un trou dans les rideaux me donne un échantillon du jour, du jour pur et clair. Le canon tonne. Jamais, dans l’auberge inconnue où il est arrivé à minuit, en carriole comme nous, un voyageur n’eut plus de curiosité et d’angoisse. Suis-je dans une ville? Dans une forêt? Sommes-nous en fuite? Sommes-nous vainqueurs? Tout cela je vais le savoir en ouvrant la porte, et pourtant je ne me hâte point. Je me harnache dans l’ombre, et tous mes souvenirs sont à peu près revenus quand j’ai repris mon cliquetis de bataille. Voilà, sur la table, tout ce que m’a remis Jeudit en échange de son sac: un képi à cinq galons, une montre en or, un portefeuille. Jamais sac de soldat ne fut payé aussi cher. Le colonel sommeille dans un lit blanc, sa croix épinglée au rideau. J’ouvre doucement la porte et sors furtivement, par modestie, d’un tableau glorieux.
Un long couloir, comme dans un hôtel de province, sur lequel donnent des portes jaunes. Au pied des portes, les bottes, les épées, ce qui appartient aux officiers blessés. Au-dessus, sur une planche, ce qui appartenait jadis aux valets de la ferme, des galoches, des chapeaux melon.
—Où sommes-nous ici?
Ainsi l’on parle, du train qui s’arrête. L’infirmier ne sait pas.
—C’est grand?
Il est arrivé la nuit, il n’a aucune idée; c’est tout petit.
Par un escalier de bois il me fait descendre, il me pousse. A mesure que l’escalier tourne j’aperçois, dans la grande salle, des têtes pâles, des têtes jaunes, des têtes sanglantes, et en vingt secondes il m’enfonce par ce pas de vis au centre de la souffrance humaine. Les brancards débordent, s’appuyent les uns sur les autres et, pour gagner la porte, je suis obligé de faire le tour entier de certains blessés, qui me regardent longuement avec le désir de reconnaître au moins un de mes traits; je me perds dans un labyrinthe qui m’amène devant le brancard d’un soldat évanoui. Il est posé en travers, c’est le fond de l’impasse. Je reviens. Des sergents ambulanciers interpellent avec malveillance, car ils interdisent l’entrée aux officiers eux-mêmes, ce sergent en armes qui descend ainsi du grenier. Ils font taire ceux qui parlent haut, de sorte qu’on n’entend plus que ceux qui gémissent. Inquiets de savoir ce que signifie le rose ou le vert de leur étiquette, les blessés se rassurent ou pâlissent selon que celle du mort qu’on emporte a ou n’a pas leur couleur. Des médecins harrassés, des gestionnaires aux yeux endormis; je les reconnais tous; c’est moi qui les ai réveillés tous hier matin. Au fond, une porte vitrée à travers laquelle on voit, dans une cuisine, marcher une grande jeune femme, paisible. Parfois elle appuie son visage contre la vitre, et tous les blessés qui ont l’étiquette rose, les blessés légers, se relèvent un peu et la regardent. Des guêpes volent vers elle et veulent aussi s’évader par cette tête blonde. Un blessé myope, chaque fois qu’un des blessés éloignés se plaint, met son lorgnon pour le voir.
C’est un gros village. Pas d’église, pas de mairies; un village anonyme. Une distillerie déjà brûlée qui donne au bourg l’haleine du lundi. Sur un éperon qui domine la plaine, deux routes qui se croisent, cachetées par un tonneau de goudron répandu. Au fond de l’horizon, comme des jouets déjà relevés pour le jeu d’aujourd’hui, les peupliers d’hier, dont quelques-uns manquent encore. Dans les champs ensoleillés, les meules de paille derrière lesquelles vit un peuple violet et rouge, ennemi des obus, qui semble, avec je ne sais quels esprits invisibles jouer aux quatre coins. Je retrouve Bardan et Devaux, auxquels on avait dit que j’avais une côte brisée—car on appelait encore les blessures avec des noms d’accident, poignet cassé, genou abîmé—et ils me font étendre et ils me traitent malgré eux comme un blessé.
Le soleil est chaud, des grillons chantent, et l’on a glissé un moment, pour l’amortir un peu, les manœuvres au-dessous de la guerre. Des cyclistes attaquent les noyers de la route, les gaulent, et, un obus arrivant, se collent à leur tronc; l’on dirait une lutte et une réconciliation, passionnée, des soldats avec les arbres. Parfois l’un de nous, le bâton levé, se précipite sur une meule et la bat; c’est un éclat qui enflamme une gerbe, et, ignorants, au lieu de prendre en souvenir ce que les obus laissent de plus léger, leur aluminium, leur fusée, nous reviendrons vers le village chargés des éclats de fonte eux-mêmes. A la lorgnette nous voyons derrière nous les convois arrêtés, observant une limite qui est celle de la bataille; ils sont en cercle, nous livrons une bataille ronde; nous voyons leurs chevaux qui mangent, nous voyons un adjudant en bras de chemise sur un pliant lire un journal, nous voyons la paix.