—Prenez-le, dit le colonel.

—Nous le prenons, disent les hommes.

Nous le laissons, mais le colonel se croit escorté d’un second brancard silencieux, et se mord les lèvres pour mieux contenir sa souffrance, pour se taire comme l’autre. De temps en temps une alerte, c’est le cheval sans maître qui galope vers nous, et, dès que nous l’avons touché de la main, qui repart vers les peupliers, pour revenir, dès que la main allemande l’a effleuré. Toujours des blessés. Heureux encore quand ils ne nous regardent pas, entêtés, sans vouloir nous répondre. Heureux aussi quand ils ne nous appellent pas, comme celui-là, par notre nom, car notre nom, ce soir, est plus sensible et plus douloureux encore que notre cœur. Parfois nous faisons un détour que le colonel ne s’explique pas et qui le secoue dans son martyre. C’est pour éviter un corps, et le gros paysan, ému, de sa voix bégayante, est pris alors d’un accès d’optimisme:

—Tout va très bien, mon colonel. Tout va le mieux possible.

Les incendies s’éteignent, pour repartir soudain comme si on les rechargeait. Les trois qui se reposent portent les six sacs, les six fusils, les dix-huit cartouchières, se baissant à chaque instant pour ramasser un sabre, une musette et rendant au relai un fardeau toujours plus lourd. De temps à autre, le colonel dit adieu aux hommes et me charge de retenir leurs noms, mais ils auraient dû porter des noms faciles et simples, les noms de la semaine, comme Jeudit.

—Lève-toi, petit.

Une main me réveille doucement. C’est un aumônier qui me découvre au fond d’une chaise dont le canage est crevé. Il m’en retire avec peine, écartant les barreaux de bois, et me fait évader du triste dimanche.

—Ce sont les petits Boches qui t’ont posé là?

Le mot «petit» est le seul remède que les aumôniers aient trouvé à la guerre. Il disent «le petit obus», «le petit Kronprinz».