Nous lui allongeons une calotte, un coup de pied; il se défend comme il peut, mais reçoit une paire de claques, et s’en va vers les peupliers, brouillé avec nous pour toujours.
Sur la route, les blessés d’hier que l’aurore et les shrapnels surprennent dans leur retour. Des isolés qui s’appuient sur leurs fusils, la crosse sous l’épaule, le canon à terre. Des groupes de trois, enlacés, celui qui souffre le plus au centre, se retournant lentement tous trois quand on les appelle, liés et endoloris, souffrance antique, par un serpent invisible. Un caporal enfant, qui ignore ce que l’on fait des blessés, puisqu’il veut donner des lettres pour sa famille à ceux qui vont au combat. Là, une trace de sang qui au lieu de venir de la bataille va vers elle. Deux soldats de mon régiment qui rient, expliquant que la même balle les a blessés, l’un à la tête, l’autre au pied, et que Mourlin achève de mettre en gaieté en leur demandant ce que diable ils faisaient ensemble. Un petit qui souffre, qui se met à genoux, comme un pauvre animal, quand il ne peut plus avancer... qui s’étend. Un grand qui marche posément, lentement, au milieu des boiteux, avec mille précautions, car il a une balle dans les poumons et qui, malgré tout, se jette à terre dès qu’arrive un obus. Puis, le danger passé, il se redresse peu à peu, verticalement, et se lève comme on grandit. Un lieutenant qui, d’une main tâtonnante, cherche son lorgnon vers son cerveau ouvert et se plaint de sa myopie. Derrière des meules déjà repérées par les canons ennemis, des dizaines de blessés graves entassés qui, par peur de devenir encore plus visibles, repoussent les petits blessés comme d’un radeau surchargé. Certains ont enlevé leur capote et marchent en chemise, pour que les Allemands ne tirent pas sur eux; et parfois au milieu des gémissements un appel: c’est un blessé qui vient d’être atteint à nouveau, c’est un jet de sang nouveau, tout frais, et c’est, au milieu de cette plainte monotone, un cri tout vif.
Puis, soudain, déblayant pour une minute la route et les champs comme s’il guérissait et entraînait avec lui tous les blessés, un régiment de renfort qui charge en compagnies déployées sur Nogeon. Rien que des inconnus, et de chaque inconnu, à la guerre, on a l’impression qu’il n’avait rien à voir là-dedans et qu’il s’est battu pour vous. Le soleil rabat toutes leurs ombres sur la gauche et Nogeon ne reçoit que des images, des corps illuminés. Ils vont dans l’axe de la route, chacun d’eux qui tombe, tombe dans la ligne même des sillons. Ils entrent dans Nogeon, et la distillerie, presque aussitôt, s’allume, flambe. En dix minutes, elle est en feu, d’un feu lourd dont ses grandes cheminées essayent par habitude de donner la meilleure fumée. Ils reviennent, se reportent en arrière,—puis sortent encore des soldats isolés, les plus braves, et ceux enfin qui supportent le mieux la chaleur; une arrière-garde roussie, qui cède au feu sans hâte. En voici un dernier qui sort de la flamme même... En voici un autre... Plus personne... Des papiers rougis, des flammèches voltigent, que les soldats se donnent la peine d’attraper et d’éteindre d’une claque, quand ils sont près d’un officier, comme les enfants qui tuent les mites pour plaire à la maîtresse de maison.
Notre lieutenant de dragons est revenu au galop. Il n’a plus le même cheval, et Danglade non plus, qui passe avec des ordres. Chaque cavalier reparaît dans la bataille avec une monture qu’il connaît et qu’il aime de moins en moins, et vers le soir la mort de son cheval ne le touche même plus. A nouveau un flottement à la droite de Nogeon et nous arrêtons ceux qui ont trouvé un prétexte pour chercher un peu de repos. Nous retenons pour nous aider un petit caporal du 60ᵉ, qui a vingt-deux ans; timide, il ne s’attaque qu’aux visages imberbes et il ne sait arrêter, au lieu de crier, qu’en courant se mettre devant l’homme qu’il poursuit, comme ferait un chien. Des fuyards habiles qui se sont organisés en corvée d’eau, et marchent leurs sacs de coutils dépliés. D’autres, plus modestes, qui voudraient seulement de l’ombre. Un zouave qui, pour détourner mon attention, me montre un revolver prussien et veut m’entraîner dans un trou, à cent mètres, où tous les boches morts ont encore leurs lorgnettes. C’est à mon tour de résister. Des vieux à visages durs, qui se sentent plus braves que nous, et sont vexés de reprendre leur élan sur deux sergents parvenus. Un autre qui se venge en ne quittant pas des yeux le nez de Mourlin, qui y a attrapé un coup de soleil. Toutes les cinq minutes désormais, Mourlin demandera ma glace, ou la glace de ceux qu’il arrête. Des camarades, dont la tête apparaît dans ce reflux, et qui me disent: Un tel est tué, car cela coûte un mort au moins, aujourd’hui, de revoir une figure connue. Un soldat tout pâle, auquel je montre un aéroplane en lui glissant un fusil dans la main, comme à un enfant pour qu’il mange sa soupe. Parfois le renfort d’un agent de liaison, qui revient de la brigade et nous dégoûte du village, où il n’a trouvé ni eau, ni pain: rien que des marmites, et surtout le général, qui le prenait pour un fuyard et le menaçait à distance de son revolver. Il a chargé sur lui en agitant son pli et est parti sans attendre de réponse.
—Alors, allons-nous en! disent les autres.
Nous les retenons maintenant. Le lieutenant veut en rassembler une cinquantaine que nous ramènerons en sections. Ceux qui arrivent sont tout étonnés d’être reçus comme s’ils étaient attendus et prennent sans mot dire la place qu’on leur indique.
—En route!
Pour se débarrasser du cheval, on le lâche simplement vers l’arrière, et nous avançons. Les balles sont de plus en plus basses et l’on rampe. Un homme parfois s’encastre entre deux grosses betteraves et se dégage avec peine.
Voici les peupliers. Nous sommes tombés dans une compagnie déployée dont nous troublons une minute les habitudes et qui nous accepte sans enthousiasme dans son fossé. Les Allemands sont là, à trente mètres. Il y a parmi eux un grand diable qui se lève à demi toutes les cinq minutes et qu’on n’arrive jamais à tuer. Cela intéresse les nouveaux venus. Le voilà; un dos gris vert surnage tout à coup au-dessus des betteraves. Deux coups de feu sur lui. Bien des Français n’auront vu de l’ennemi que ce pauvre pantin. Le soir on a fini par l’atteindre.
Tout est calme. C’est encore l’heure où les premières lignes lassées forment la seule zone neutre des deux pays et montent seulement la garde devant la bataille. Que les secondes lignes tiraillent sur les secondes lignes allemandes, que nos canons canonnent leurs obusiers, que nos civils haïssent leurs civils! Nous ne tirons pas, nous réservons notre colère pour une compagnie de renfort, étendue cinquante mètres derrière nous, qui nous prend pour des blessés, et dont le capitaine nous crie sans relâche qu’il va nous délivrer. Capitaine agité qui hurle aussi: «Vorwärts, Vorwärts», pour provoquer les Allemands, et Mourlin aussitôt, pour les calmer, crie plus fort encore un mot allemand qu’il croit, à tort, signifier: Repos. Tous deux luttent de la voix une minute, et devant nous les Saxons se taisent, craignant un piège, se demandant ce que peuvent bien préparer les Français pour hurler ainsi alternativement, dans la langue impériale: En avant! et, Tranquillité!