La journée commence: Mourlin, qui est de l’active et de la classe, a tiré son mètre et coupe le jour d’hier.
Mardi 8.
Le soleil se couche. Mais un moment encore nous tirons, sur lui, par les sillons, comme on tire par un tunnel dans les boutiques de foire, et un avion allemand profite des dernières lueurs pour venir espionner ma compagnie. Cinq minutes entières il reste au-dessus de nous à virer. Il ne perd pas un de nos gestes. Il pourra dire à von Kluck: Mourlin a toujours son coup de soleil, Dollero lit une lettre dénonciatrice qui commence par «Mon Dollero», Bernard mâche ses betteraves: attendant la nuit avec ses propres armes, nous fermons les yeux, rejetant la tête en arrière quand notre somnolence heurte soudain en nous le sommeil même. Pas de tranchées, nous ne laissons sur le sol que la trace de nos corps et à fleur de terre nous trouvons la confiance qu’il faudra puiser bientôt de plus en plus profond. Visite d’un brave soldat qui rampe jusqu’à nous, les bras repliés sous lui, comme les chiens sans malice replient leurs pattes de devant, et qui risque sa vie pour attraper un mille pattes et le jeter sur nous, avec ses trente pattes frétillantes. De temps en temps, Jalicot crie: Rendez-vous! pour faire une farce aux Allemands, qui continuent à tout prendre au sérieux et répondent en français pour qu’il n’y ait pas d’erreur: Non! Non! Puis, à leur tour ils crient de nous rendre et nous leur répondons d’une voix un seul et même mot. Ils sont vexés: eux nous répondaient poliment! Sur la droite, à tout propos, les bugles des alpins, qu’on aperçoit sombres à flanc de pente, comme leurs sapins dans la montagne. Ce sont des alpins réservistes plus fidèles à la musique que les jeunes. Une alerte, qui tend le front français, et nous nous couchons sur le côté pour mettre nos baïonnettes, les uns se faisant face, les autres se tournant le dos. Parfois, sous ces étoiles, sous ces balles qui ne rencontrent plus la terre nivelée par la nuit, une gloire sous laquelle nous rampons minuscules et nous remuons sans hâte, comme ceux, sous des toiles, dans les théâtres, qui font la mer tranquille.
Minuit. Nous nous sommes ensevelis dans un trou, et ceux qui ne veillent pas nous rejoignent. Voici celui que nous désirions le moins, car il ronfle, le capitaine. Entassés, nous avons les jambes prises dans de lourdes jambes; des inconnus, nous aimons mieux ne pas savoir qui, nous étreignent. Parfois on défend durement sa tête contre un genou, un soulier, une tête. Parfois un arrivant ne sait pas qu’on dépose son arme, et s’étend sur nous avec son fusil qu’on expulse peu à peu, comme une arête. Parfois des coups de pieds violents et anonymes contre une jambe importune qui doit être celle du capitaine. Un soldat du fond qui grelotte donne au tas un mouvement fébrile; deux derniers invités, magnanimes, jettent sur le trou comble leurs pèlerines. Un officier en ronde nous commande de nous lever; nous nous taisons; il nous menace; il faut que le capitaine dégage sa tête, et du milieu de nous, nous commande, comme notre conscience, et surtout à ceux du fond, de ne pas bouger. Un soldat qui vient d’être blessé s’arrête près de nous, demande où est le poste de secours, et, pris de générosité, dépose sur le rebord de notre trou des objets qu’il nous nomme.
—Des courroies de sac neuves, du saucisson, un couteau.
Au bout d’une minute il revient. Il n’a pas trouvé le poste et d’ailleurs éprouve un remords au sujet du couteau qu’il reprend. Mais il n’a pas le temps de repartir. Aux quatre coins du plateau les mitrailleuses font leur bruit de squelette. Un de nos canons tire au hasard dans la direction de l’Allemagne. La fanfare des chasseurs sonne, s’arrêtant soudain, comme si tous les musiciens se précipitaient en mesure pour ramasser un même blessé. Le soldat mange son saucisson. Un des dormeurs du fond essaye de se dégager; les autres se font plus lourds pour qu’il reste immobile. Il remue encore par saccades, puis, écrasé, se plaint, se tait.
Une heure. Nous revenons à Fosse-Martin par la route, muets, entêtés. L’amitié nous colle l’un à l’autre et chacun s’appuie sur un camarade, mais nous ne savons plus parler doucement, discuter, et personne ne cède plus à personne. Dollero veut me forcer à prendre le pain qui lui reste.
—Mange ce pain.
—Garde-le.
—Tu n’en veux pas, eh bien, regarde.