Il n’insiste pas. Il le jette, et Dieu sait pourtant ce qu’était pour nous le pain, cette nuit-là.
—Jette.
Ségaux voit que mon rhumatisme à l’épaule ne va pas mieux, et il veut porter mon fusil. Nous nous battons. Je le lui arrache. Il me fait mal. Je lui fais encore plus mal, et il a les larmes aux yeux.
Enfin Fosse-Martin!... Sur la petite place, les blessés qui claquent des dents ne savent si c’est la mort ou le froid, demandent le major aux uns, aux autres une couverture. Un séminariste qui n’ose dire «je meurs» dit «je n’existe plus, je n’existe pas!» Dans l’ambulance comble, un soldat délire, compte des chiffres en chantant, et meurt quand il a prononcé le chiffre de son âge. Sur la route, un officier montre du doigt, derrière l’abreuvoir où elle se reflète, la fenêtre éclairée du général, et, stupide, avec un accès d’enthousiasme, confie à son voisin:—C’est Bruges, vraiment! Regardez donc! c’est tout à fait Bruges!
⁂
Le ciel est muet, les arbres muets. On a retiré le langage aux armées étendues. Jamais un mot n’a tant coûté, et ceux parfois qui se relèvent, étendant les bras, ne parlent à la nuit que par gestes. On se réveille, coupé soudain par le froid à la partie nue du poignet, du mollet, du cou, et on l’entoure d’un mouchoir comme une vraie blessure. Le camarade du capitaine qui ronfle, siffle timidement au-dessus de lui depuis un quart d’heure sans oser le toucher. Un télégraphiste a pris un dormeur dans son fil et, une demi-heure entière, essaye de tout dégager sans que l’autre se réveille. Partout, pour le sommeil, le respect qu’on a, dans la paix, pour la vie. Comme pour la renforcer, dès qu’ils ont soigné leurs chevaux, les dragons viennent s’étendre derrière nous et doubler en ronflant notre ligne de dormeurs. Quatre heures. On voit celui qui perdit hier son meilleur ami ouvrir des yeux à nouveau ignorants, tout apprendre, et les refermer. Des sabots qui tapent sur la route, un air acide, une lumière verdâtre, tout ce qui vous a fait désespérer, jadis, au printemps, à l’aube du jour où vous aviez entassé d’avance les heures les plus douces..., puis l’on se rappelle où l’on est.
On se dresse soudain comme si l’on avait dormi sur le rebord d’un pont, en veillant à ne pas chanceler du côté de la bataille. On voit la frontière même marquée par cette chaîne de soldats anéantis. On a une seconde d’ingratitude pour tous ceux qui là-bas derrière pensent à vous. Pourquoi vivent-ils? La guerre serait si belle s’ils n’existaient pas. Puis, repentant, par amitié pour eux, on pense à soi-même avec leur tendresse.—Pauvre vieux, se dit-on. On s’appelle par son prénom et par les surnoms qu’ils nous donnent. Le courage revient et l’on vole le meilleur fusil et la meilleure baïonnette de ceux qui dorment encore. Un brave adjudant réveille ses hommes en les chatouillant avec des herbes:—Eh l’olibrius! dit-il à chacun, regarde ta montre! et les olibrius ouvrent des yeux jaunes, des bouches lourdes où s’engouffre le matin. Puis, dans l’aurore même, cadran solaire sans soleil, notre petit canon matinal éclate et, parti de l’Allemagne à la même seconde, un gros obus arrive, nous couvre de pierres, de terre, de débris de tôle. C’est trop de bruit! Les olibrius se lèvent en jurant... et aujourd’hui commence.
Belle journée. Une fois admise, il faut la juger sans parti pris. Le soleil s’élance de nuage en nuage et celui qui le contient est doré. Le ciel est bleu clair, avec quelques abîmes. De ces ormeaux dont les obus détachent toutes les minutes la verdure par branches entières, l’automne fait tomber aussi, mais une par une, des feuilles jaunes. Pas d’ordres encore, et nous avons une heure de flânerie. La route est aux blessés légers, qui n’ont pas voulu s’égarer la nuit, et qui marchent gaillardement, chacun portant à fleur de peau, on peut toucher, son éclat de grenade ou sa balle. Voici Trinqualard, atteint au bras gauche, à ce pauvre bras gauche que toute l’armée française a si volontiers sacrifié depuis le jour de la mobilisation et qui n’a pas essayé de se racheter en devenant moins maladroit, moins rétif. En échange de la nouvelle qu’hier nous en avons fait cent, Trinqualard me donne un vrai prisonnier qu’il a ramené de Puisieux, avec lequel nous jouons une minute, qui s’apprivoise et ne veut plus nous quitter. Mais quand un obus arrive, il gémit, déplore son aventure et nous lui crions de se taire:
—Comment se taire, avec une guerre pareille! répond-il.
Jusqu’à nous parviennent maintenant de nouveaux convoyeurs, de nouveaux conducteurs qui se trouvent pour la première fois sous le feu. Ils courent, ils ont les yeux pleins de curiosité et d’angoisse; ils demandent où sont les Allemands, si c’est la garde prussienne, quelles sont les blessures les plus fréquentes, si nous gagnons. Ils ont de petites jambières comme on les porte dans les pays de serpents, et, au milieu de notre vie lente, continuent toute la journée une existence saccadée, leur plaque d’identité en évidence sur l’uniforme, empressés à relever le moindre sac, le moindre fusil, domestiques nouveaux de la bataille, ayant sur les lèvres le nom de tout ce qu’ils ont à perdre, enfants, femmes, parents, distribuant soudain sans raison des boîtes d’ananas ou de homard, abattus par le vent du moindre obus comme s’ils étaient moins lourds que nous.