Le vent vient de l’Est; pas une de nos paroles qui soit entraînée vers l’ennemi, nous parlons, nous rions sans avoir à nous méfier de nos rires et les cavaliers eux aussi, une fois à terre, relâchent leurs chevaux sans plus s’en occuper, assurés qu’ils ne peuvent aller que vers des amis, et qu’à Meaux, à Tours, à Bordeaux, un jour on les rattrapera. L’air est léger. Nous y vivons en liberté, avançant en tirailleurs dans les champs pour préparer l’assaut. Nous visitons les meules, les talus; et de chacun, comme nous appuyons sur la peau pour faire sortir une balle en surface, nous ramenons un Allemand endolori, blessé d’hier ou d’avant-hier. Sur ceux-là, il ne peut y avoir de doute, c’est nous qui les avons touchés. Nous les avons touchés aux poumons, à la tête, à la hanche, nous leur avons simplement, petite leçon chrétienne, traversé les deux mains, et chacun d’eux suit son Français, un peu moins agile, un peu moins fort, à peine moins calme, tous les deux avec des lèvres un peu gourmandes, un peu méfiantes, car ils ont échangé leur tabac et ils l’essayent.

Voici les ordres. La division réclame d’urgence un état de ceux qui savent le turc. Il suffirait de savoir le turc pour n’être pas tué aujourd’hui. Unique remède d’ailleurs, car on cherche en vain au fond de soi un mot, un seul mot, à défaut d’un langage entier, qui soit un talisman et vous assure votre vie. Personne d’ailleurs dans la compagnie ne sait le turc, ou, dans un effort pour vivre, ne le devine subitement. Horn sait le danois, se propose au sergent-major, mais sans espoir. On l’inscrit quand même; toute la journée il se retournera vers les agents de liaison, pauvre Hamlet dédaigné.

—Bergeot sait l’auvergnat, crie Forest.

Et chacun crie ce que sait l’autre: Jalicot la langue des Pions: les habitants de Lapalisse, Charles le tunisien, Pupion le patois de Charlieu; Masseret fait la perdrix, Dollero l’autobus... Mais le capitaine siffle.

Nous repartons dans cinq minutes vers les peupliers. Nous nous calmons, nous équipons, et tous,—pourquoi tiennent-ils à être si vulnérables!—après avoir dit au revoir au capitaine dans leur meilleur français, écrivent une dernière carte postale, sans se hâter, en la relisant même pour l’orthographe.

Mercredi, 9.

La journée a bien marché. Nous étions tous heureux, lucides. Nous avons fait une bonne bataille, car, dans le civil, nous aurions fait aussi, selon notre métier, une bonne affaire, une bonne table. Pour la quatrième fois, nous revenons à Fosse-Martin, déchirés cette fois, en loques et portant tous la trace d’un corps à corps avec les Allemands ou avec la terre. Étendus près des cadavres de ceux qui nous résistaient la veille, des soldats de Nassau, nous avons préparé pour demain un tapis avec des Saxons. Qu’il fait beau! Le silence suffit pour nous redresser. Pour la première fois de la journée, nous allons debout, malhabiles, trop grands, cherchant un nouvel équilibre et nous appuyant tous sur le brancard du capitaine André. Assuré déjà de mourir, il nous questionne sur tout ce qui tourmente sa pensée; mais, n’osant parler de lui, il parle comme s’il s’agissait du capitaine Flamond tué lundi. Où a-t-on mis l’épée de Flamond? son portefeuille? Où l’a-t-on enterré? et nous lui répondons comme si Flamond, qui se moquait bien de tout cela, était devenu à la dernière heure de sa vie un père de famille scrupuleux et doux: l’épée, la croix, les papiers sont déjà partis pour Roanne, scellés, et, nous le jurons, on l’enterrera, Flamond, dans un cercueil.

Voilà de nouveau l’ambulance, et nous sommes arrêtés dès le premier brancard par Courtois, notre fourrier de réserve, auquel Chalton, notre fourrier d’active, parle d’en haut sans se courber car il a une balle dans l’œil. «C’est la mort des fourriers!», disent-ils en essayant de rire, et Courtois, qui a le poumon traversé, s’inquiète, pose sur son mal des questions précises auxquelles nous répondons des phrases vagues, car elles doivent servir aussi aux voisins qui écoutent, aux jambes brisées, au foie troué. Cent hommes étendus, qui ont été retirés plutôt de l’air que de la bataille et auxquels on souffle de l’oxygène. Visages dégonflés dans lesquels on sent desséchés et fades tous les secrets qui faisaient leur vie, cantonniers qui ne pensent plus aux routes, charrons qui se fichent des voitures, yeux francs qui soudain louchent. Nous questionnons ceux de notre compagnie.

—Et Jalicot?

—Il va bien, mais Vergniaud est tué.