—Et Pupion?
—Bien, mais Béreire est tué.
Tristes rançons. Par quel mort équilibrent-ils mon nom, à ceux qui les interrogent sur moi?
Mais Charles nous appelle au seuil d’une petite maison, et nous offre à boire. Impression bizarre d’être dans une chambre. La porte une fois fermée, malgré nous, notre cœur s’élargit jusqu’au plafond. Nous buvons, nous nous disons nos plus grands secrets. Drigeard parle de sa femme, Charles de ses petites filles. Les photographies sortent de nos poches, comme si les noms eux aussi se dilataient. Dans cet espace clos se dissémine tout ce que la bataille depuis quatre jours comprimait. Cela sera le diable de faire rentrer tout en nous, quand nous allons sortir, et une ou deux de ces formes vont nous accompagner tout le soir. Charles croit que la bataille va finir, qu’il y en aura une ou deux encore, sur la Meuse, sur la Somme... la dernière sur le Rhin, car déjà, bien que nous combattions dans un pays sans ruisseau, sans sources, les rivières se glissent dans nos dialogues et entendent donner leur nom au combat.
Nous avons rejoint le capitaine au carrefour. Il est monté sur les marches de la petite croix de fer à laquelle il se cramponne et surveille les champs comme un pilote. Une compagnie creuse des tranchées devant notre fossé, et de temps en temps, en face de moi une tête émerge, toujours la même, celle d’un soldat à grandes moustaches qui me prend en amitié. Quand il me devine engourdi, il m’arrose de terre sèche et rit. Il me passe à la main tout ce qui se trouve dans son trou, un grillon, un reste de cartouche de chasse. Pour me parler il prend le prétexte que l’on prend quand on commence à parler. Il me demande le nom de chaque chose. Quelle est cette plante? Il a toujours ignoré son nom. Dans son pays on appelle cela du santeuil. Il veut jouer. Comme un chien qui rapporte son caillou, il me lance une boîte vide, qu’il reçoit sur la tête en éclatant de rire; l’affection le pousse à creuser de mon côté et à me téléphoner par une racine. Après chaque shrapnell, il disparaît et revient avec les noms des blessés, car tout ce qui porte un nom l’intéresse et il me demande le mien. Comme Drigeard nous donne le café, je lui passe mon quart; pour me le rendre, il sort tout entier de sa tranchée, et nous nous trouvons face à face, intimidés comme les correspondants des Annales qui ne se sont jamais vus et ont pris rendez-vous entre deux trains, dans une gare; il est mal à l’aise, mais heureux. Il examine l’autre bout de sa racine; il prétend que c’est de l’acacia noir et non point du cardénate; et soudain, comme si le train partait, il regagne d’un bond son trou. J’ai revu deux fois sa tête, lui jamais plus.
La nuit tombe; les bouchers du régiment cherchent un bœuf échappé en suivant la ligne des tranchées qu’il n’a pu franchir. Les obusiers allemands se sont tus un par un, et, tout seul, un petit canon français use ce qui restait de munitions à ses confrères plus nonchalants. Des travailleurs et des blessés passent, interpellés par le général qui, malgré lui, manifeste plus de sympathie pour les soldats touchés aux bras qu’aux jambes. Accoudé au-dessus du talus, nous profitons du spectacle, des cavaliers dans leurs manteaux, des volontaires qui s’inscrivent près du feu pour les patrouilles, têtes de pourpre, et chacun souhaite avoir là celui d’entre les siens qui jouirait le plus d’une pareille nuit, le capitaine son père, Drigeard son directeur d’école, et Dollero, Vigny. Les sapeurs ont reçu du bois et construisent un abri au-dessus de nous-mêmes... A mesure que je m’assoupis, ils me cachent peu à peu le ciel avec des planchettes.... De temps en temps, une alerte venue de l’Oise nous effleure pour gagner la Meuse et la fusillade crépite.
Dollero s’agite dès trois heures. Il a faim et m’éveille en retirant la musette avec laquelle il m’a calé. Drigeard réveille le capitaine, étendu sur son sac à café. Chacun a dormi cette nuit sur le bien le plus précieux de l’autre, et nous nous saluons par des excuses au lieu de nous secouer brutalement. J’erre au milieu de mes agents de liaison, hésitant, choisissant enfin, pour l’éveiller le premier, comme si j’avais à ressusciter des morts, le dormeur qui remue encore un peu, et le visage le plus doux aussi, pour qu’il me maudisse moins. Je me penche, j’ouvre avec mes doigts ses paupières mêmes... Je les maintiens une minute. Il voit... Puis je le charge d’éveiller les autres.
Le silence dure. Les chevaux vont boire sans que les obus éclatent près de l’abreuvoir. Nous voyons là-bas les artilleurs graisser leurs pièces, s’étendre au-dessous d’elles, accrocher aux affûts de petits pots d’essence ou de ripolin, et des canons, ce matin, semble couler une résine bienfaisante. Repos tel que le cordonnier de la compagnie accepte un soulier et le répare. Le soldat qui a le pied déchaussé ne vit plus: la bataille pourrait recommencer juste maintenant! Mais un second se délace, un troisième enlève d’avance ses deux souliers. Jamais, depuis un mois, nous ne sommes entrés dans la journée comme dans une mer calme, les pieds nus. Des médecins se promènent jusqu’à notre ligne, le cœur du village n’est plus notre sang, n’est plus l’ambulance. Déjà les soldats entreprennent tout ce qu’ils avaient remis à la conclusion de la paix, sculptent les crosses allemandes, forgent les bagues, accouplent en paniers les douilles d’obus. Toujours pas de canon. L’heure que nous nous étions fixée pour croire à la fin de la guerre est passée d’une minute; nous nous donnons un quart d’heure encore pour être tout à fait tranquilles, puis une demi-heure, puis une heure, regagnant la paix, comme on regagnera plus tard l’arrière des tranchées, par des boyaux de plus en plus larges. Nous n’osons penser à ce que signifie ce repos, à part ceux qui prétendent que tous les Allemands sont tués par des obus à gaz. Nous n’osons pas plus y regarder de près que l’alchimiste, le feu éteint, dans sa cornue. Nous attendons que l’aube se dépose toute sur la plaine et qu’on trouve des noms de cuivre, d’or, au pied des peupliers. Nous n’osons que plaisanter et demander à Bergeot—il le ferait peut-être mais toute sa vie il aurait du remords—s’il épouserait la sœur de sa veuve.
Le capitaine refait son régiment à six compagnies. Nous rassemblons tous les papiers d’appel qu’au cours de la nuit un soldat inconnu a glissés dans nos mains ou posés sur nous-mêmes, nous secouons, pour ne perdre aucun nom, nos fagots, nos gerbes de paille et il nous reste sept cents hommes, trois capitaines, six lieutenants. Nous pouvons désormais compter sur eux, car les civières rentrent vides de leur sortie matinale, à part une seule, de laquelle un soldat nous crie qu’il est le dernier blessé. Il est blessé au bras; le général lui serrera la main. Barbarin qui mettait au courant son carnet d’Alsace, quand la bataille éclata, le reprend et, pour me redonner la mémoire, me fait épeler les mots.