—Le bourg avant Thann?

—Aspach.

—Le bourg de la poule?

—Bellemagny.

Voici le ravitaillement. Voici un pain aigrelet, d’un blé qui n’a pas vu le soleil. Nous comptions qu’on nous porterait les trois mille rations habituelles, mais le lieutenant du convoi, homme sans cœur, n’a pas voulu supposer qu’aucun de nous n’était tué, et a supprimé sans remords deux mille rations. Voici Guillemard, qui arrive en auto des Invalides, où il a porté notre drapeau allemand. Le général Gallieni lui a donné la médaille et cinquante francs. C’était la première fois qu’il allait à Paris: il a pu voir la Tour Eiffel au moins dix kilomètres, pendant le retour, car il était assis dos au chauffeur. Il n’a aucune nouvelle; il a oublié de demander comment cela allait, le général ne lui parlait que de sa famille; la prochaine fois que nous prendrons un drapeau, il faudra convenir de rapporter le journal.

Sept heures. Le vaguemestre et moi n’y tenons plus. Nous partons à bicyclette vers les peupliers par la route de Nogeon. A toute allure. C’est un barrage qui vient de s’ouvrir devant nous. Galopant sur des chevaux sans selle qu’ils ont trouvés, des fantassins au torse nu s’amusent une minute à nous escorter et, malgré nous, au lieu de leur parler, nous faisons la course. Dans les champs, les hommes enterrent les morts dans de larges tranchées, les collant l’un à l’autre ou les espaçant selon ce qu’ils croient de la mort, et si l’un des tués est trop grand, plutôt que de le plier, l’étendant de biais sur les autres. Des patrouilles s’égarent à la recherche de petits arbres ou de poutres, selon ce qu’elles croient de Dieu, pour marquer les tombes, et chacun revient portant sur ses épaules le bois brut d’une croix lourde ou légère. De petits feux, où l’on fait rougir des pointes de baïonnette pour graver les noms; des chevaux enduits de pétrole qui flambent; des adjudants qui distribuent avec parcimonie de la chaux vive et nous suivent d’yeux menaçants, curieux de savoir ce que peut bien aller faire un vaguemestre en avant des lignes. Des ombres de nuages immobiles marquent les champs comme des meurtrissures. Tous les hommes amaigris, hâves, et presque semblables à force de ne plus recevoir qu’une maigre pâture biblique, les deux aliments secs et seuls, viande et pain, pain et viande. Le silence des premiers temps où n’existaient point encore les petits animaux, les coqs, les oiseaux, les chats. Echouée sur un monticule, comme après un déluge, une arche recouverte d’une bâche, les roues brisées et d’où l’on retire un homme dont le bras pend, pauvre être unique. Le bruit métallique des plaques d’identité qu’un soldat du génie enfile dans un lacet, triste monnaie chinoise pour vendre nos tués. Le groupe des morts inconnus, alignés, chacun avec un genou plié, ou un bras levé, ou le sourcil droit qui se fronce, ou la tête obstinément raidie vers la gauche, comme un geste convenu auquel devra le reconnaître son meilleur ami. Un mort tout menu, tout léger, et les fossoyeurs sont plus tristes d’enterrer un esprit. Voici Nogeon, où l’on retrouve le commandant Gérard, étendu face contre terre depuis mardi matin, et qui meurt pendant qu’on le retourne. Nous prenons la route de Vincy, déserte, malgré nous appuyant vers le côté droit, vers les Français encore épars. Sur eux le violet, le rouge boueux sont devenus un violet vif, un rouge vif. Leur barbe a déjà poussé, et tous sont arrivés vétérans à l’enfer le plus proche, mais nous voyons rarement les visages, les couleurs de l’uniforme semblent surnager bien au-dessus d’eux et flotter sur les betteraves. De ci de là surgit une baïonnette; des fusils lâchés pendant l’assaut sont piqués en terre la crosse droite; un mort debout, mais qui déjà s’alourdit, qui tombera si le secours n’arrive; un autre plaqué contre un support de mitrailleuse, et semblent avoir été pris par une tempête. Mais du côté allemand, c’est bien le massacre, cadavres gris, sans armes, aux visages si morts qu’ils paraissent avoir été tués après s’être allongés pour mourir, amas où le mort du dessous semble parfois moins mort que celui du dessus, et être venu avec cette charge au combat. Au pied de chaque peuplier, des hommes brisés comme tombés du faîte. Mais à Fosse-Martin des clairons sonnent. Il faut revenir.

L’ordre est arrivé de nous tenir prêts. Est-ce pour partir en avant, est-ce pour reculer? Est-ce pour regagner le pauvre chapelet des gares de Ceinture, le Bourget, Rosny, ou pour ouvrir enfin notre éventail de villes, Soissons, Laon, Coblentz? Angoisse des plus grands examens, après l’oral. Dernière promenade à l’ambulance où ne reste plus qu’un mourant dont s’approchent à tour de rôle, car il y a eu visite ce matin, tous ceux qui ont un furoncle, un panaris, mais on sonne le départ et de la porte j’aperçois au loin Drigeard qui met son sac, m’invite à courir, me montre le fond du village, d’un geste qui semble indiquer la route et—j’en frémis encore—me laisse croire que nous reculons.

Il me montre le général, à cheval, qui tend le bras vers nous, vers l’avant.

On ouvre l’arbre qui barrait la route; chaque peuplier décharné se lève aussi sur l’accotement comme le poteau d’un passage à niveau. On siffle les hommes les plus pressés, qui ont franchi le remblai et avancent à petits pas, essayant comme un gué cette campagne libre. Nous partons, mais l’état-major a calculé les heures de départ et les distances comme s’il s’agissait d’un régiment neuf; les deux bataillons flottent dans cette route trop large. Renonçant aux pierres des kilomètres, nous nous reformons et nous resserrons entre des bornes plus modestes.