—Bergeot! Viens regarder les majors!
Quand nous ne sommes pas contents d’un prisonnier, nous le faisons regarder par Bergeot, qui a les yeux rouges et fixes. Il s’approche et une minute entière inflige à Magnus le supplice du regard. Dans Lévignen, que les Allemands ont miné, deux explosions. Bergeot revient sur Magnus. Troisième explosion. Bergeot le prend par les épaules.
—Ce n’est pas de la traîtrise, explique Magnus, c’est le sort de la guerre.
—Taisez-vous!
—C’est le destin des armes.
—Taisez-vous!
—Je me tais. J’y suis obligé...
Bergeot satisfait explique aux autres prisonniers que nous avons pris un drapeau et montre la compagnie qui défile. Les hommes sont trapus, ils se taisent, et l’ambulance serait impressionnée sans le lieutenant Tancliat, qui, à cheval pour la première fois de sa vie, est vraiment de côté sur sa selle. D’un mot je le redresse dans la pensée de mes captifs:
—Voici le lieutenant qui a tué le général von Sastrow.
Il n’a point tué de général, et moins que tout autre le général de Sastrow, qui avait quatre-vingt-cinq ans quand je visitai, à Munich, sa collection d’empreintes de pied dans le marbre. Mais Magnus pâlit quand Tancliat, poussant noblement son cheval en le fouettant de ses rênes sur l’oreille et d’une baguette sur la croupe, le pied gauche impuissant à trouver l’étrier, s’approche de notre groupe et me tend—je ne la prends qu’au bout de quelques secondes, pour qu’on la voie blanche et soignée—sa main meurtrière.