La nuit fantasque n’a point ce soir voulu tomber seule et il pleut. Les bouteilles abandonnées debout par les Allemands seront demain matin à moitié pleines. Pluie qui nous rend le passé, car il n’a plu qu’une ou deux fois depuis la guerre, et nos souvenirs de la dernière averse de paix sont précis comme ceux du phénomène le plus rare, comme celui de la dernière éclipse. La dernière fois qu’il pleuvait, je prenais un vin blanc gommé au Café Helvétique, et il y avait dans le journal un triolet contre le maire. L’avant-dernière fois qu’il pleuvait, je mariais mon ami Jusse. Une fois aussi, sous la pluie, j’ai vu Québec, j’ai vu Naples, et je me souviens même de la première fois,—où, surpris, je pleurai. Lévignen est à peu près désert. Nous sommes logés dans une grande et riche ferme, où nous mettons de l’ordre, car les Allemands viennent de la quitter. Au premier étage, ils ont pillé dans les tiroirs toutes les photographies de jeunes filles et les ont mises en cercle dans le cadre de chaque miroir. Leur visage était le centre de ces visages innocents. Nous replions les chemises de femmes, nous rebouchons les flacons, nous pendons les robes. Nous sommes calmes et ordonnés, comme si nous venions, au lieu de battre les Prussiens, remporter sur nous-mêmes je ne sais quelle victoire.
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Les Allemands ont envoyé le brouillard, le froid, la pluie, pour que chaque élément retarde de quelques minutes la poursuite. Poursuivons-nous, oui ou non? C’est l’aube et l’on s’impatiente. Heureusement, nous sommes devant une maison bourgeoise et elle nous distrait une heure; on s’appuie d’abord contre elle, puis on la visite comme nos descendants, au trentième siècle, aimeront la visiter, en se promenant par groupes dans les salles. Voici une pièce avec des dressoirs, c’est là qu’on dîne. Une autre pièce avec deux lits, c’est là qu’on couche. Une autre avec la lampe à colonne et des housses, c’est là qu’aux jours fériés on se réunit entre intimes pour tirer au clair quel est le temps. Nous glissons sur le parquet comme dans un vrai musée; nous allons refaire nos souvenirs d’enfance dans l’office tout noir, dans le cachot de l’escalier, là où les photographes révéleraient leurs plaques. Devant nous, les terres brunes où un territorial, pressé dans son labour par l’ordre de route, a cassé deux charrues qu’il a laissées là, enfoncées. Une aurore née à cent mètres de nous, toute froide. Notre seule distraction est un soldat de Peaupié, qui a perdu la mémoire et auquel les camarades s’amusent à donner de faux souvenirs.
—Tu te rappelles les deux uhlans de Mulhouse, que tu as tués?
—J’ai tué deux uhlans?
Il fait mettre par écrit ce qui lui est arrivé, mais en protestant contre l’assurance qu’on lui a vu manger une demi-livre de Bavarois.
Le 60ᵉ nous dépasse; il se dirige sur Crépy-en-Valois, précédé de sa musique à laquelle l’arrière crie de marcher moins vite, car les musiciens qui ont porté des blessés toute la semaine se trouvent légers sous leurs seuls instruments. Le colonel Mac Mahon est en tête. Nous affectons d’en être surpris.
—Tiens, vous avez encore votre colonel?
Ils s’excusent, il est légèrement blessé.
Départ. Nous traversons les labours pour dépasser sur la route de Gondreville le reste de la brigade. Nouvel arrêt. Le général fait appeler les colonels, les commandants, et l’on voit se diriger vers lui des capitaines, des lieutenants. Ils reviennent, demandent eux-mêmes les commandants de compagnie, les chefs de section, et l’on voit venir vers eux des sergents, des caporaux, un simple soldat. Distribution de cartes aux officiers. Dans la carte nº 32, on ne voit déjà plus la place où nous nous sommes battus. On voit la forêt de Villers-Cotterêts en forme de V, première lettre du mot Victoire, dit le général, qui cherche sur les forêts des cartes suivantes, mais en vain, le reste du mot. On trouve tout juste un Y avec les bois de Saint-Gobain. Nous avançons. Sur l’accotement, de gros champignons arrachés, et d’autres plus petits mais debout, ceux qui ont poussé depuis le passage des Allemands.