La zone des maisons isolées est franchie, la ville est habitée et déjà les habitants accourent. Après tant de villages abandonnés, tant de bourgs creux, la vue de ces gens qui ont vécu à l’intérieur de leur ville, avec des maisons vides autour d’eux, comme un insecte dans l’eau protégé par ses bulles d’air, nous serre le cœur. Ils viennent vers nous en criant, étonnés, après douze jours d’un mortel silence, de l’éclat de leurs voix. Les propriétaires qui regagnaient les maisons abandonnées s’arrêtent la clef sur la porte, et oublient d’entrer pour agiter vers nous leurs mouchoirs, car ils sont nu tête depuis plus d’une semaine et les chapeaux sont à l’intérieur. Voilà des fillettes, des femmes, des vieilles et nous avons l’impression de reconnaître chaque personne alors que nous reconnaissons seulement chaque âge. Les femmes nous retiennent, les hommes nous stimulent:
—Reposez-vous un peu, laissez-les courir!
—Allez-y. Vous les avez!
Les derniers sont partis voilà une heure. Nous nous hâtons; l’artillerie nous a rejoints, donnant à l’armée son véritable bruit, mais nous séparant du trottoir gauche, et nous ne parlerons plus qu’aux gens du côté droit. On pensait à nous acclamer, de vieux domestiques apparaissent aux balcons bourgeois avec des drapeaux cousus en cachette, et l’on sent que pendant huit jours Villers a rassemblé dans ses caves tout ce qui était blanc, et bleu, et rouge, mais on nous voit si hâves et si décharnés que l’on ne pense plus qu’à nous nourrir. Seul, d’une fenêtre, un vieux monsieur continue à nous photographier sans relâche, il usera toutes ses plaques dans cette heure, il en userait une par soldat s’il s’écoutait. Quand l’un de nous se retourne vers lui, il ne peut résister et l’on entend le déclic.
—Ah! si vous pouviez poser, nous crie-t-il!
Des fenêtres on tend avec hâte tout ce qui reste dans la maison, comme si c’était pour le sauver, comme si les Allemands étaient dans la cour. Les enfants courent de nos rangs aux portes, assurant le service, le ralentissant quand ils mettent en travers une des lances que nous leur avons données. Une dame qui ne doit pas être de la rue nous suit en distribuant du chocolat, mais de temps en temps, par tablettes, pour avoir à nous suivre jusqu’au bout.
—Quand sont-ils partis?
Elle croit que nous cherchons un compliment.
—Ah! oui! vous les avez battus! Ah! pauvres enfants!
Nous voyons de loin les habitants effacer ou gratter avant notre passage les inscriptions, enlever les bouteilles vides, relever des chaises de jardin, réparer tout le désordre allemand, comme si nous ne savions pas que les Allemands étaient restés là. Des groupes sont pris de sympathie subite pour l’un de nous.