Quel soleil ! Paris est la seule ville de France où une affiche ne dise pas merci à l’automobiliste qui sort, mais nous n’en étions pas froissés. Quel soleil ! Nous ne pouvions nous regarder sans nous sourire. Le ciel était plein de pinsons, d’hirondelles, de feuilles. Nous avions dans le ciel le maximum de ce qu’il peut contenir en été. Quand l’auto effleurait une carriole dont le conducteur remontait pour nous insulter jusqu’à nos ancêtres, quand la sirène effrayait un enfant, ou, suprême joie, un soldat ; quand un heurt nous annonçait que le ruisseau de cette vallée, que le caniveau de ce bourg était franchi, nous nous regardions et nous souriions. Une poule, dix poules nous crurent une minute acharnés à les poursuivre. Quelles folles que les poules ! Que de bonds stupides ! Que d’accidents si on les attelait ! Leur angoisse nous remplit de joie. Un chat effleuré par la roue fit de côté un écart formidable. Gabrielle éclata de rire et me prit la main.

— Quel soleil ! Où allons-nous ?

— Devant nous ! Quel soleil !

Nous allions devant nous, derrière ces forêts éparses qui peu à peu se groupaient, derrière ce ciel transparent. Nous allions tenter de passer à toute vitesse entre ces deux clochers sur la colline. Nous allions là d’où venaient ces cerises sur ces brouettes, ces bicyclistes avec des agneaux bêlants sur leurs guidons, cette automobile chargée d’hortensias ; vers ce pays où chaque mode de transport avait trouvé enfin sa vraie raison, — devant nous en un mot ; nous n’avions pas une minute à perdre.

Assise dos au chauffeur, Frauken, notre chaperon, qui allait, pauvre Frauken, droit derrière elle, et qui pensait, voulut enfin dire cette pensée :

— Quel soleil !

J’éclatai de rire. Gabrielle m’imita. Nous regardions, moqueurs, Frauken interloquée. Nous employions notre plus dévouée malice à intimider ce visage que l’âge et les malheurs les plus affreux, — un fiancé voilà trente ans brûlé vif, un père écrasé par un marteau pilon, — avaient laissé insignifiant. Puis, se détournant de Frauken, nos yeux se rencontrèrent. Des yeux éclatants, miroitants. Frauken avait trouvé le mot juste : Quel soleil !