Les chaussées étincelaient, les étangs luisaient. Un vrai rayon tenait en laisse chaque tache dorée, chaque pierre, chaque fleur vernie. C’était le jour le plus long de l’année, le jour où le soleil parvient à effleurer la terre même. De vrais rayons mouraient sur nous, nous sentions sur nos genoux, sur nos cheveux leur flèche émoussée. Inutile d’étendre la main pour savoir s’il faisait beau, nos mains oisives étaient ensoleillées. Sur les villages, les châteaux, la lumière consumait les toits, rongeait les fenêtres, laissait moins que n’eût laissé un incendie. On oublie que le soleil réchauffe : notre chair était tiède, nos vêtements brûlaient. Un peu perdu seulement, un peu seul, le soleil lui-même, dans tout cet éclat ; et notre cœur aussi était diffus en nous. Comme des milliards de petits cœurs nous rendent moins lourds qu’un seul cœur ! Enfin nous étions sans poids, sans chaînes… — à part cette oppression dans notre poitrine, à la place vide sans doute.

Nous traversions à toute allure cette ceinture vague de Paris sur laquelle nulle saison ne prend. Sur les terrains de sport, des clubmen en veston et en culottes blanches s’envoyaient du pied ou des têtes un ballon tout rond, les bras immobiles, comme si la paralysie ou l’imperfection commençait son ravage aux portes mêmes de Paris. De petits tramways jaunes que nous rattrapions glissaient à rebours dans notre âme, la râpant de tous leurs visages, comme de leur barbe ces épis qu’on glisse dans votre manche. Nous longions des rangées de petits chalets neufs qui avaient aux fenêtres leurs premiers rideaux, sur le perron la première femme qui les habita. Le chien était plus vieux que la maison, les oiseaux que les arbres. Une église barrait la route. Avisés, nous contournions l’église. Une colline se dressait, s’enflait ; nous la gravissions si vite que le temps lui manquait de devenir montagne. Mais nous laissions à loisir se courber, fléchir, la vallée où maintenant se retrouvaient, se côtoyaient, la route, la voie ferrée et la rivière. Elles s’entendaient, dociles, pour passer toutes trois sur le même pont, paresseuses. Elles s’entrecroisaient. Eclatantes, transparentes, elles écartaient dédaigneusement cette longue allée de tilleuls qui amenait vers Paris, par un aqueduc d’ombre, la fraîcheur de la forêt. Les trains sifflaient aux chalands : — vous allez moins vite, mais plus sûrement. — vous êtes le chemin qui marche, disait la route à la rivière. La rivière répondait : — Nous marchons si peu, si peu ! Nous sommes surtout profonde, nous pensons. Voyez sur notre berge cet homme grave, avec ce grand chapeau de paille, ce bambou. Gloire aux penseurs !

Un empierrement. Le rouleau à vapeur, doux monstre apprivoisé, essayait par des rugissements d’arrêter et de se gagner notre voiture sauvage. Nous longions des parcs, des bois. Au bout des avenues, le château s’ouvrait avec ses doubles ailes comme un ventail, claquait, se fermait. Nous dépassions un portail où flottait le drapeau, nous lisions l’enseigne d’or : c’était l’asile national des convalescents ; nous nous étions toujours doutés que la convalescence était une affaire nationale, et l’adolescence, et l’insolence. Tous les pensionnaires, de la porte, de la cour, nous observaient, sympathiques ou défiants, selon qu’ils nous prenaient pour d’anciens ou de futurs convalescents. Le chauffeur faillit écraser un vieillard, qui faisait d’immenses enjambées, mais avec lenteur, appuyé sur deux béquilles, une canne en plus sous chaque bras : ce n’est pas marcher qui est difficile, c’est se tenir debout. Frauken profita de l’incident.

— Quelle belle fleur que la rose ! dit-elle soudain, alors qu’aucune rose n’était en vue, et qu’il y avait justement des raisons de dire : quelle belle fleur que la balsamine, que le zinia. Attristée de nos moqueries, elle se lamenta.

— Vous me détestez, dit-elle, vous avez un secret à propos du temps. Vous riez chaque fois que j’en parle.

La détester ? Ne pas songer en souriant, l’émoi dans l’âme, à son fiancé rôti, à son père décapité, par ce soleil ! Nous t’aimions, Frauken, qui sais toutes les langues, qui peux chaperonner un fiancé allemand et sa fiancée polonaise. Mais qui ignores le mal, et permets tout.