C’était Paris, enfoui dans l’occident, promesse de tout ce jour. C’étaient, dans la plaine, de longs hangars accolés, aux plafonds vitrés et lumineux dans le crépuscule, sillons de l’Industrie. C’était Neuilly ! C’étaient des maisons plates dont on voyait tout le secret par les fenêtres ouvertes, et sur un des paliers le visiteur qui tirait une cloche pendue derrière la porte même, bruyante pour lui seul, et qui frémissait devant ce fracas, selon son caractère, d’impatience ou de volupté. Puis le Louvre, ouvert au bout de l’avenue comme un filet, impasse pour les étrangers et les rois, mais dont notre chauffeur sut s’évader par les guichets et par des ponts. C’étaient les Folies Marigny : un moineau nous effleurait, vers lequel je tendais sans le vouloir la main, comme vers un arbre que le vent penche, comme vers un geste. Puis, dans la rue peuplée, c’était une fenêtre qu’on ouvrait, c’était un amant qui regardait, de la fenêtre ouverte, partir son amante, son cœur. Le trottoir était encombré, l’amante n’osait se retourner vers l’amant ; elle passa, — ce fut son adieu, — sur l’autre bord, pour qu’il la vît plus longtemps et plus seule. Nous attendions, arrêtés par la foule. Des camelots criaient les journaux du soir et incitaient d’en bas l’amant à les acheter. Il ne répondait pas… La rue était d’argent, de feu ; il oubliait tout à contempler ses pavés ici ruisselants, là-bas près d’une pharmacie tout verts, plus loin sous la lune givrés. — Quelle belle rivière, devait-il penser seulement, quelle superbe plaine, quel merveilleux glacier ! Quelquefois, ô bonheur, du trottoir de sa maison une ombre se détachait soudain des ombres, traversait, et, ombre prévenante, suivait pour le saluer, pour nous saluer, la route de son amie…

Jean Giraudoux.

Achevé d’imprimer par Engelmann, imprimeur-lithographe à Paris, le premier juin mil neuf cent vingt-quatre.

Note du transcripteur

Dans l’original l’ensemble du texte est manuscrit, lithographié à l’encre bleue. Pour le confort de lecture on a transcrit le texte au format électronique, en conservant des échantillons de manuscrit au début et à la fin.