Mais Frauken, au soleil même, découvrit qu’il était cinq heures. Il fallut regagner la voiture au plus vite, par le village. A travers un village habité par une peuplade cruelle, si l’on en croyait les écriteaux : Le chemin de fer passe sans que la barrière soit fermée. Le chien est méchant. Il y a des pièges… Mais les écriteaux mentaient : le chemin de fer siffla du plus loin qu’il nous vit, et il y avait même, suprême attention, une femme près du chauffeur. Le chien nous adopta, nous escorta jusqu’à la dernière maison, et tint à nous protéger activement contre les chats… Les fillettes revenaient de l’école, d’un bout du village, et les garçons, de l’autre bout, comme si l’on eût dû séparer par tout le bourg l’instituteur et l’institutrice, trop amoureux, trop familiers. Le boucher, qui songeait déjà au repos, le boulanger, qui se levait, cherchaient une conversation agréable à la fois à ceux qui dorment le jour et à ceux qui dorment la nuit. Les vieux et les vieilles, désœuvrés dans cette saison qui n’a pas de restes, pas de feuilles mortes, pas de noix, pas de chanvre, attendaient seulement, pour rentrer, que leur ombre, comme le sable d’un sablier, eût glissé toute entière à leurs pieds.
L’auto partit. Un pneu creva. Comme nous étions en retard, j’aidai le chauffeur. Je lavai mes mains à l’essence. Je lavai l’essence au ruisseau. Je parfumai le ruisseau avec le flacon de Gabrielle… Le soleil n’était plus très haut. Déjà les Français exilés en Chine ou au Japon pouvaient l’apercevoir. Coiffé de nuées, ses rayons rabattus, il marquait le soir aux armes de l’été. Frauken avait voulu s’asseoir près du chauffeur. Elle ne se tourna qu’une fois, près de l’asile, de regret que les convalescents eussent attendu notre retour pour se coucher. Gabrielle était appuyée contre mon épaule, je voyais l’ombre dans ses yeux prolonger à l’infini sa soumission. Je songeais à ce que je devais être dans son âme généreuse. Je m’enivrais de cette idée. Nous bavardions ; il fallait, dans ces moments heureux, offrir à Gabrielle le même présent qu’à Moloch lui-même : des êtres vivants. Je lui parlai d’amis nouveaux, qu’elle ne connaissait pas. J’épelai leurs noms ; je décrivis leurs familles. Nous voyions maintenant à rebours le chemin parcouru à midi, le côté moussu des arbres, les portes des maisons qui nous avaient paru avoir seulement des fenêtres, le visage de facteurs rentrant de leur tournée. Tout s’explique, le soir… Gabrielle était cette fois du côté de la Seine… J’étais du côté des parcs. Chacun de nous remarquait tout haut les plaisirs ou les dangers que l’autre, tantôt, lui avait cachés. Une péniche vide dérivait ; Gabrielle la reconnut, c’était le premier bateau rencontré à notre départ ; notre ancien fleuve s’était écoulé et tout ce que nous voyions de la Seine, en amont, était d’eau neuve.
Nous allions. Une autre voiture, depuis un moment, nous faisait escorte. Plus vigoureuse, plus rapide, elle ne cherchait point à nous dépasser. Elle s’entêtait à nous suivre, avec l’amitié qui unissait jadis deux corvettes, deux diligences. Elle s’amusait à nous joindre aux montées, aux passages à niveau. Les trois enfants qu’elle contenait, et le chauffeur aussi, jugeait suffisante pour rentrer à Paris, l’allure d’une voiture de ville et d’un couple heureux. Les deux garçons et la fillette parlaient de nous, nous regardaient de loin en souriant, faisant même des signes, changeant brusquement leurs visages en visages d’étrangers quand les voitures nous rapprochaient à la distance où nous n’étions plus que des inconnus. A nouveau éloignés, ils redevenaient nos amis, nos égaux, se battaient en riant vers nous, étalaient orgueilleusement cette enfance que de près ils sentaient sans valeur, et qui, de loin, devenait notre propre enfance, mutinée contre nous, et insaisissable.
— Vous ne me quitterez jamais, Simon ?
— Jamais, à part ce soir, dans deux minutes.
Une fumée s’élevait en effet à l’horizon. C’était un feu d’herbes, ou Paris.