Nous ne pensions pas, nous ne parlions pas. Indolents, dès que l’ombre d’un sentiment apparaissait, plutôt que de nous fatiguer à lui mesurer sa part exacte, nous nous accordions le sentiment entier. Au moindre virage nous fermions les yeux, nous nous abandonnions. Au moindre dos d’âne, nous nous regardions en fronçant le sourcil, en rentrant la tête, nous attendions la culbute et la mort. La moindre perspective sur la vallée nous donnait l’amour subit et infini des peintres, de la peinture ; le moindre mur des architectes, de notre amie l’architecture. La moindre source, le moindre ormeau nous déléguait sa nymphe ou sa dryade. Quel soleil ! Tous les atomes des joies, des modes, des douleurs inconnues dont vivront nos fils dans mille ans étaient aujourd’hui dans l’air. Nous devinions les futures sonates, les poèmes futurs, un soleil futur, bleu, tout rouge. Un vent léger se levait. Les grands arbres, aux fûts courbés vers le bord par l’Aquilon et immobiles sous sa menace, accordaient hypocritement toutes leurs feuilles au zéphir. Un couple d’amoureux regarda la voiture avec défi, y découvrit plus amoureux que lui, s’attrista. Puis il y eut l’épisode du général qui lançait sur l’accotement des cailloux à son fox, l’atteignit à la fête, le fit hurler. De grandes machines battaient la Seine ; on pensait à des barattes, à un fleuve de lait, de crème. Puis l’auto abandonna la route de halage, tourna à angle droit vers une forêt, monta, ne fut plus à la remorque que d’un ballon, et, dans une clairière inondée de lumière, s’arrêta. Frauken descendit la première, ensoleillée jusqu’à la ceinture ; nous pouvions la suivre, on avait pied.

Gabrielle s’élança dans le fourré ; je la poursuivis. J’avais les vêtements, le col, les souliers où je me sentais le plus à l’aise. Je reconnaissais la robe, l’ombrelle qu’elle préférait. Nous étions enveloppés par les couleurs que nous aurions choisies si, le matin, on avait annoncé que la forêt dût nous changer en scarabées, en arbrisseaux. Nous avions la tenue que nous aurions exigée s’il avait fallu pour sauver un ami d’un tyran lunatique, traverser le Niagara sur la corde tendue. De quel pas assuré nous foulions cette terre si large et cette mousse ! Nous courions, nous n’étions pas hors d’haleine. Nous faisions à pied la course que les amoureux plus tourmentés font à cheval. Nous enjambions plus vite encore les allées, d’un bond, comme s’il pleuvait sur elles. Enfin parut le plus droit et le plus haut des chênes de la forêt. De nos quatre bras nous l’enserrions juste ; c’était le modèle des chênes qu’à nous deux nous aurions créés, c’était la forme, amour, de notre étreinte. Il fallait l’abandonner. Il fallut porter nos bras énervés. Le rond-point était proche, avec les murs rasés d’un pavillon de chasse dont on voyait encore le plan, avec les portes, les couloirs. Gabrielle, modeste, s’assit sur le gazon dans la pièce la plus petite. Je m’étendis près d’elle, tandis que péniblement nous rejoignait Frauken, qui avait dû contourner les rochers, remonter à la source des ruisseaux que nous avions franchis, qui s’entêtait à appeler l’écho du nom d’un chien qu’elle avait jadis perdu, inquiète quand il se taisait. Entrée par le grand corridor dans notre château invisible, elle s’étendit, de son long, pour moins voir, dans la pièce voisine.

Quel soleil ! Le pavillon disparu semblait seulement enfoncé dans la terre, et nous étions sur la terrasse d’un siècle élégant et heureux. Nul mouvement, nulle agitation pour tromper notre joie. Nous la sentions grandir en nous, non sans angoisse. Nous sentions un émoi s’accroître lentement, comme s’il avait un cours réglé, nous attendions je ne sais quelle secousse, quelle délivrance, comme celui qui n’a jamais pleuré, le jour où il souffre, devine, attend les pleurs. Nos yeux justement se voilaient : allait-il en tomber de la neige, du grésil ? Près de nous un ruisseau coulait, bouillonnait, déversoir de tout le délire. Je l’écoutais, ma tête posée sur les genoux de Gabrielle ; bientôt je n’entendis plus que lui ; je fermai les yeux. La petite Gabrielle seule connaît le geste ou la stupeur qui termine la joie : je m’endormis.

Une feuille morte, la première feuille morte de l’année en tombant m’éveilla. Là-bas un coq chantait et me donna une seconde l’inquiétude de l’aube… Mais je reconnus le soleil, je reconnus le silence, ni Gabrielle ni Frauken n’avaient encore prononcé une parole. Sur mes tempes reposaient encore, casque embaumé qui ne m’avait rendu qu’à moi-même invisible, les mains jointes de mon amie. Elle ne me savait pas éveillé, mais elle sentait fondre le plomb sacré qui alourdissait ma tête. Les mains se faisaient plus légères. Bientôt elles m’effleurèrent à peine. J’ouvris les yeux.

J’étais las. J’étais, moi qui avait dormi, au lendemain du jour joyeux où Gabrielle vivait encore. J’avais une nuit d’avance sur elle pour deviner ou mépriser le bonheur. Elle souriait d’avoir enfanté ce sommeil que j’avais dû, comme Frauken, reprendre à la source. De son mouchoir elle éventait mon front, elle caressait mes cheveux ; elle affectait de connaître les moindres secrets de cette tête que je lui avais confiée presque inconnue, la tempe droite, doucement inclinée, et ces trois rides qui disparaissent si je dors. J’avais l’impression qu’elle m’avait embrassé pendant mon absence, dérobé pour elle seule un souvenir, pris dans mon visage, par une caresse, un regard, la parcelle promise. Son nom était gravé sur moi. Je me vengeai. J’essayai d’enlaidir, d’effacer le trait même qu’elle avait choisi, je plissai les lèvres, je ridai mon front. Mais, hypocrite, ainsi qu’un bon page, pour son maître amoureux, tient sellés un cheval blanc et aussi un cheval noir, elle était toute prête à servir la tristesse. Je me plaignis du soleil ; elle l’insulta. Les insectes volaient, affolés de voir le pavillon habité à nouveau ; elle dit du mal des moustiques, des fourmis. Je me levai, elle s’appuya à mon bras, décidée à alourdir l’heure de mille chagrins, d’aveux attristants, l’alourdissant de son poids même. Quel appât est la tristesse ! Afin de suivre cet ami mélancolique qu’elle voyait pour la première fois, elle oublia le courage, la gaieté. Je me vengeai encore. Par une allée que je connaissais et qu’elle suivit sans méfiance, une dernière branche s’écartant, je l’amenai au-dessus d’une plaine étincelante : on voyait le soleil lui-même. Des trains sur de grands ponts sifflaient, les ponts résonnaient. Ainsi, sans consulter la fiancée avec laquelle il s’asphyxie, le fiancé, subitement joyeux, s’élance vers la fenêtre et l’ouvre toute grande. Gabrielle me regarda, me vit rire de sa dignité, comprit, se mit à rire. C’est ainsi que reprit notre promenade heureuse.