CHAPITRE QUATRIÈME

C'était la nuit. J'avais dû rester évanouie un jour entier, car aussi loin que pouvaient porter mes mains, je me trouvais sèche et tiède. J'eus l'idée de passer le bras à travers les planches du radeau: c'était la terre!

—Suzanne!—criai-je.

Ce n'était pas seulement parce qu'il m'avait semblé, par ce sable, ces cailloux, retrouver la preuve de moi-même. Tant de fois j'ai heurté depuis la terre sans crier mon nom! Mais c'était le mot que Nenetza prononçait à tout propos; et toutes les manies de langage des amis qui étaient morts pour me sauver, le «Je vous promets» de Mademoiselle au lieu de «Je vous assure», le «péricliter» de Naki quand il voulait dire «perdre au jeu», toute cette nuit-là je les eus dans mon oreille comme si c'étaient les derniers cris qu'ils eussent poussés en mourant… Ma main avait rencontré dans le sable une racine; je somnolais sans la lâcher, mon dernier câble…

—Très pratique,—dis-je en m'éveillant, malgré moi encore…

C'est ainsi que j'appris la mort du général…

Il n'y avait pas de lune. Je cherchais vainement à prendre pied dans ce ciel opaque. Je n'osais sortir de mon radeau; à mon côté droit, la mer passait et repassait comme une varlope; à mon côté gauche, l'île se taisait. Pourquoi une île? Je ne sais quoi l'indiquait au toucher. Les heures s'écoulaient. Je reconnaissais chacune des veilles à un bruit inconnu, mais dont je devinais la traduction. Vers le milieu de la nuit, un cri de trompette et trois hululements, ce qui devait être ici le premier chant du coq; un peu plus tard, ce qui devait être ici notre brise de deux heures et ses jasmins et sa glycine: une haleine en vanille et en poivre; plus tard encore, des fracas de baisers qui firent taire tous les autres oiseaux, ce qui devait correspondre ici aux roulades, au rossignol. Je n'osais penser. Deux ou trois mots me traversaient parfois, le mot la Nuit, le mot la Mer, comme si tous ceux qui ont prononcé ces deux mots-là m'avaient sauvée, puis étaient morts… Puis un souffle sec, ardent, ce qui correspondait dans cet archipel à la rosée… Puis la même angoisse… Puis un coup à ma tête, un oiseau à gros bec s'enfuit après m'avoir blessée, le sang coulait de mon front… Ce qui correspondait ici à l'appel de Mademoiselle. C'est ainsi que l'île éveillait… En effet une faible lune passa sans hâte sur tout le ciel un enduit blanchâtre, et subitement le soleil, derrière moi, d'un rayon, d'un nuage chiffon fit tout étinceler… Je me retournai, et vis mon île…

Elle sortait de la brume. Mille arcs-en-ciel levés ou posés de biais joignaient les criques à des mornes. Des bosquets d'arbres à palmes, coupés de frondaisons carmin, scintillaient dans la vapeur d'eau, plus immobiles que le zinc… J'entendais soudain, comme celui de jets d'eau qu'on ouvre au jour, le bruit de cascades… Chaque arbre livrait l'oiseau rouge ou doré qu'il avait gardé toute la nuit en otage pour l'aurore; et, à dix mètres de moi, je voyais déjà réuni,—pour que tout malentendu à ce propos fût dissipé dès la première minute entre la Providence et moi,—presque à portée de la main comme un déjeuner auprès d'un dormeur,—tout ce qui pourrait jamais apaiser ma faim et ma soif. Des bananiers offrant autour d'eux mille bananes, comme leurs mille anses, dont on rompait la plus belle doucement avec la bonté d'un chirurgien qui rompt une côte, heureux aussi au craquement; des cocotiers plus hauts que les chênes, dont les noix tombaient sur une mousse ou sur des stalagmites qui les faisaient éclater; des manguiers, et la première mangue que je cueillis était juste à point. Depuis des milliers d'années, la course entre mon destin et celui de cette mangue avait été réglée à la seconde. Un beau soleil vaquait derrière fougères et palmes comme une cuisinière. Ou bien, de rayons séparés et croisés comme les bâtons d'un Chinois qui mange, il harcelait et me révélait de petits ananas et d'énormes fraises. Partout des arbres inconnus, mais qu'on devinait des aliments rébus; il devait me suffire de patience pour en trouver la solution, pour découvrir entre eux quel était l'arbre pain, l'arbre lait, peut-être l'arbre viande. Des arbres sans fruits et presque sans feuillage, mais cerclés de cercles rouges, qu'on devinait pleins d'abondance, et dont je tapais le fût, pour voir s'ils étaient pleins, de ma main ou d'un bâton. Des arbres qui, à mesure qu'il étaient plus stériles, offraient plus franchement leurs dons: des trous d'où sortaient les abeilles, des trous d'où coulait le miel même; ou bien, à la hauteur d'appui de cet être humain qui jamais encore n'était passé là, des œufs d'oiseaux dans des nids. Des tortues, arrêtées dans l'ombre, mais tout près de la tache de soleil qui couvait leurs œufs, comme un oiseau mâle près de sa femelle. Entre des arbustes qu'on devinait épices, des herbes qu'on devinait légumes; des fleurs qu'un instinct me poussait à goûter, qui avaient goût de porcelet, qui étaient nourrissantes. De grandes fleurs pleines d'eau de pluie à la cannelle où je pouvais boire par une paille…, et mes mains, après une matinée dans l'île, sentaient tout ce que sentent, le premier matin de son apprentissage au bar, les mains de la barmaid.

Pour que tout malentendu fût dissipé aussi entre la Providence des parfums et moi, la brise me vaporisait de toutes les odeurs de l'île. Il y en avait de familières, que je retrouvais aussi nettes qu'autour de leur flacon, Rose d'Orsay, Ambre Antique, le Mouchoir de Monsieur; mais surtout de plus étranges, que je sentais pour la première fois et qui agitaient en moi, à défaut de vrais souvenirs, à vide, la mémoire d'une sauvage. Elles s'attachaient à vous, on devinait qu'elles n'étaient pas stériles, comme en Europe, qu'elles se déposaient sur vous dans un but choisi par la nature. Chaque parfum me poussait hors de son bosquet, comme si j'avais à le fuir. J'allais, prenant sans m'en douter l'île dans sa longueur, allant d'instinct vers le promontoire qui l'avait jadis rattachée au continent, et soudain au-dessus d'un rivage rompu, désespérée, en retard de milliers d'années… Mais la vie montait en moi avec le jour… Un beau soleil attaquait chaque fleur et la cascade d'une lance courtoise. L'oiseau-mouche avait le parfum de la dernière fleur visitée et le bec de sa couleur… Des lianes dorées, comme des tuyaux reliaient les massifs, et semblaient y faire circuler entre les arbres abonnés tous les agréments de l'Océanie. Tout le luxe était là, tout le confort que peut se donner la nature par fierté personnelle, dans de petites îles sans visiteurs; une petite source chaude dans un rocher d'agate, près d'une petite source froide, dans la mousse; un geyser d'eau tiède, qui montait toutes les heures, près d'une chute d'eau glacée; des fruits semblables à des savons, des pierres ponces éparses, des feuilles-brosses, des épines-épingles; les simulacres en quartz d'or d'une grande cheminée Louis XV et d'un orgue de style moins pur; une caverne de cristal de roche, dans laquelle se prenait parfois un oiseau rouge qui la faisait scintiller comme une ampoule; et, suprême confort des îles, tout comme au fond des beaux sous-sols de Poiré et de Groux, au fond de chaque allée toute droite, pavée de corail de deuil et bordée de cocotiers où montaient et descendaient des crabes roses; amassées contre un petit mont central, des monceaux de plumes rouges et bleues… C'était bien une île. Errant le long de la grève, cherchant un gué, un gué à traverser le Pacifique, le soir j'en avais fait le tour… Deux milles peut-être en largeur, trois en longueur; de biais dans l'Océan, à ce que le soleil m'indiqua. Le soir même, j'avais franchi les sept ruisseaux, obligée, pour le plus rapide et le plus large, de remonter à leur source; j'avais gravi la montagne, aperçu—pour que tout malentendu fût dissipé aussi dès le premier jour avec l'Espérance—à deux ou trois kilomètres au sud une seconde île, un peu plus grande, et, à mi-chemin entre celle-là et l'horizon, pour que la route n'en parût point à mon regard même infinie, une troisième, scintillante de grandes lumières vertes comme les arrêts facultatifs des tramways, à Paris…

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