Je la saisis par le bras, elle se dérobait comme si nous étions déjà à la mer et qu'elle eût peur de m'alourdir. J'essayais d'arracher la ceinture: elle me regardait, tenant à la main un petit paquet pour sa sœur, qu'elle n'osait plus me confier, puisque j'étais si folle. Je courais après elle; alors elle enjamba le bastingage, et me cria, aveu terrible, avant de disparaître:
—C'est la tempête!…
*
* *
Oui, c'est bien que vous pensez. Ce fut Nenetza me relevant, m'embrassant. Elle m'embaumait, elle avait dû briser sur elle son flacon de parfums. De la terre, de Paris, l'effluve la plus odorante m'enveloppait. Elle me passait son collier de perles, une de ses bagues. Naki me maintenait, elle défaisait sa ceinture et me l'attachait de force, car on avait dû prendre la mienne pendant mon évanouissement. Elle riait. Son sacrifice, son sang-froid assuraient pour toujours son triomphe sur Naki, elle le savourait, elle était heureuse d'avoir eu finalement raison dans tous ces tournois interminables qu'était leur vie. Tous les gestes de Naki, ses yeux, ses lèvres, prouvaient qu'il ne contesterait plus jamais rien désormais de ce qu'elle avait affirmé, que Merika Arnagos était moins belle que Basilea Persinellas, que l'âme était immortelle, que le bordeaux valait le bourgogne, que tribord est sur la gauche et bâbord sur la droite. Nenetza s'épanouissait d'aise; puis, comme j'étais calmée et que je pleurais, elle m'embrassa.
—Adieu, chérie,—dit-elle.—Je sens trop bon, hein? Adieu, mon petit Naki. Tu vois que les flacons de Coty ne sont pas solides. Adieu, Naki aimé. Tu vois qu'il y a parfois des tempêtes… Oh! regardez cette étoile!
Nous avions levé la tête, nous rabaissions les yeux, trop tard, elle avait sauté.
Oui, des heures, des matins, des soirs, ce fut Naki nageant au pied de mon radeau. Je le regardais des minutes entières, mon seul secours, ma seule demeure, qui s'entêtait à me sauver, avec son accent grec. L'après-midi je dus tourner la tête, à cause du soleil, et Naki, pour nourrir mon regard, fit le tour du radeau. On entendait de grands coups au fond de la mer. Nous avions je ne sais quel espoir comme des mineurs qu'on va délivrer. Je lui fis signe de monter sur le radeau: il y posa un genou,—toujours je le verrai ainsi,—et il se rejeta en arrière avec le geste des petits Grecs, qu'on chasse du marche-pied de la victoria.
La nuit tomba, je m'endormis. Le jour revint, je m'éveillai. Le radeau s'augmentait de toutes les épaves qui passaient à portée de Naki, toute une collection qui prouvait quelle confiance il avait jusqu'au bout en mon sort, des bouteilles pour que je puisse boire une fois à terre, une ombrelle, pour me faire dans cette Océanie une ombre à moi, une espèce de fourrure pour que je n'aie pas froid quand viendrait l'hiver. Je délirais, d'un délire qui me poussait à l'amour, à la gratitude, comme une opérée au réveil. Je cherchais dans mon esprit tout ce que je savais pouvoir flatter Naki, et je le lui criais: son épingle de cravate, si affreuse et dont il était fier, cette perle rocaille tenue par un serpent d'or, tenu lui-même par une main, une main debout sur une tortue d'émeraude, je lui criais combien elle était simple,—et combien superbe, combien anglaise sa cravate de smyrne, toute carmin avec des fleurs de lys et des lisérés verts. Il m'approuvait d'un geste de tête qui amenait l'Océan juste au-dessous de sa bouche.
Il nagea soudain à ma hauteur, caressa mon visage desséché de sa main humide. Qu'ils étaient beaux, ses boutons de manchette en malachite ceinte de dragons! Qu'ils étaient simples, ses yeux d'aventurine sur ivoire encadrés de sourcils bleus touffus comme des palmes! et je ne compris pas pourquoi il me tendit sa bourse, comme la dame qui fait payer son invité au restaurant, et pourquoi, car il n'avait pas d'imagination, il me désigna soudain quelque chose dans le ciel, comme Nenetza, bien que ce fût le jour, et me fit détourner les yeux de lui une seconde…