Trois jours dura le printemps. Trois jours où les plantes et les oiseaux s'exaspérèrent. Tous les feuillages des cocotiers, des palétuviers, toutes les tiges s'étaient relevées, et je n'en reconnaissais plus les ombres. Au-dessous de ces branches retroussées, les oiseaux apparaissaient plus nus et plus vifs comme des dessous irritants. Les lianes resserraient une étreinte défaite par l'année écoulée d'un centimètre. Pour la première fois, les oiseaux-mouches volaient par couples, le mari signalant les parfums défendus. Sous les fourrés, de grosses taches d'un soleil tango, c'étaient les roues des coqs qui se battaient. Parfois, arrêtée par un de ces fils blancs qui barrent en mai nos vergers, je ne bougeais plus, je m'entêtais à rester prise dans ce filet d'Europe. Puis, le soir du troisième jour, tous les paradisiers luttèrent; un seul, le plus faible et le plus petit, fut tué, et, comme si la plus légère proie de l'île lui avait suffi, le printemps disparut. Les fleurs déjà perdaient de leur éclat comme les plumes d'un oiseau tué. Heureuse encore si d'ici le printemps prochain j'avais trois jours d'hiver!
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D'autres mois passèrent. Celui où je fus mordue par un poisson, celui où je me coupai le doigt, et ils marquaient sur moi comme des coches. Entre les eaux pures et les fruits j'avais maintenant ces habitudes ou ces sciences qu'on prend en Europe entre des vins et des cuisines. Il y avait une source que je préférais; je savais mon meilleur bananier, ma meilleure mangue. Ce que l'on ne peut distinguer sans diplôme, je le confondais peut-être encore; je fus malade, et me crus triste. Je grelottai de fièvre et crus que j'avais froid. Soudain je sentais des ressorts de mon âme, insoupçonnés, éclater comme des baleines dans une étoffe qui vieillit, et me révéler mes vraies qualités. Je découvris un jour que j'étais brave, de cette façon, à un craquement en moi. Désormais je renonçai à la peur. Un autre jour, je me fis honte,—car je ne souriais plus, j'étais sans vivacité et toute terne, délaissant mes poudres et mes onguents; je m'insultai; je me répétai que je n'étais tout de même pas une Russe, une Allemande pour prendre ainsi au tragique ma vie. J'avais à jouer le rôle d'une Française seule dans une île; j'avais, en me prenant le pied dans une liane, à faire mille grâces aux lianes; je décidai qu'un jour par semaine, du lever au coucher, quel que fût le temps, je serais gaie. Je fixai même cette première fois au lendemain, et j'attendis avec angoisse, comme un rendez-vous avec un inconnu, cette entrevue avec mon ancienne gaîté… Nuit longue, visitée par toutes ces ombres qui se précipitent sur les cœurs un peu éclairés… mais au terme de laquelle je sentis un sourire manger par le milieu mon visage. Le soleil se levait de la mer sans débat… Près des cacaos embaumés, je m'éveillai comme jadis près de mon chocolat… Je souriais, mes yeux se plissaient, mes joues se pinçaient, ma gaîté se pendait à mon visage par mille pinces comme un linge qui va flotter… Mais ce n'était pas la gaîté qui me revenait seule, c'était une pudeur que je ne connaissais plus. Jamais Américaine, jamais Italienne seule dans une île ne regarda avec plus de bienheureuse gêne, dans la loupe son unique glace, son corps, son unique corps. Une mangue que je pressais trop fort, éclata, m'inonda. Jamais Cubaine, jamais Liménienne, jamais Orientale nue ne reçut sur elle avec plus de rougeur une mangue éclatée… et toutes les coquetteries qu'une Française vêtue de plumes rouges peut faire au soleil levant, je les fis jusqu'à midi… C'est ainsi qu'en moi rien n'obéissait plus très bien aux commandes, que je trouvai je ne sais quelle variété d'innocence en cherchant la gaîté, et, la semaine suivante, en cherchant la piété, je ne sais quelle ardeur d'architecte qui me fit transporter des arbres, tisser des lianes; puis de peintre, qui me fit découvrir dans cette étendue étincelante les trois ou quatre points sensibles qu'il fallait percer et par où les couleurs particulières se donnaient vraiment aux hommes: un coquillage, qui donnait le vermillon, une fleur, qui donnait le bleu, et une petite carrière qui donnait un blanc de céruse; car l'île toujours ne se crut obligée de sécréter que cette résine française, et je n'en usai d'ailleurs que pour accentuer toutes ces apparences dont je vous ai parlé et qui semblaient humaines, pour souligner de violet tous ces yeux contenus dans les écorces; teindre de blanc les branches qui ressemblaient à des bras; les vers, les chenilles, les insectes furent tenus par ces couleurs à l'écart des hanches en mancenillier, des cous en palmes; tous les chemins par où la pensée pouvait gagner un corps humain avaient ainsi leurs écriteaux… Pauvre compagnon, épars dans le bois vivant, yeux, bouches, lèvres bousculés par la sève végétale… seul compagnon!…
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Il devait y avoir plus d'un an que j'étais naufragée, quand je pus enfin partir pour l'île d'en face. J'étais devenue bonne nageuse, et plusieurs fois déjà j'avais pris ce départ, mais toujours le courant m'avait ramenée à la grève. Je découvris un jour qu'après avoir fait le tour de mon île, ledit courant s'infléchissait à nouveau vers l'autre. C'était un chemin facile, indiqué d'ailleurs par des bandes d'oiseaux qui suivaient les poissons. Je partis curieuse, mais sans espoir. La fumée qui montait de là-bas, j'avais vite deviné que c'était celle d'une source chaude, comme dans mon île. J'avais seulement l'impression de changer de plateau dans une balance, pour vérifier je ne sais quelle pesée de moi-même. Je partis. Tous les ennuis d'ailleurs qui s'accumulent pour le lancement d'un grand bateau, je ne les évitai pas avec mon seul corps. Un jour j'eus une crampe et dus rentrer. Le lendemain, je déchirai mes pieds à un récif et dus attendre la guérison. Enfin un matin où le courant se jalonnait d'oiseaux dormants comme de bouées, la mer toute opalisée comme de l'eau de Cologne où l'on a versé de l'eau, trop d'eau, je partis, escortée jusqu'au large par mes oiseaux favoris. En évidence près de ma grotte, sur une planche, j'avais écrit, comme la concierge qui s'est absentée une minute, en anglais et en français,—comme une concierge instruite:—Je suis dans l'autre île, je reviens…
CHAPITRE SIXIÈME
Mon voyage fut facile. Pour parler comme les protestants dans leurs récits de naufrage, Dieu fit qu'un gros poisson que je croyais torpille en me heurtant n'éclatât pas. Dieu me fit couper des assises de belles ablettes étagées et immobiles comme des élus dans Tintoret. Dieu (non sans avoir empli ma bouche à deux reprises de sa grande humeur salée) me fit découvrir à travers les récifs un canal, prendre pied, ma tête dépassant, sur une lagune, et soudain, comme si Dieu ouvrait enfin ces deux oreilles condamnées depuis un an au seul chant des oiseaux, Dieu me laissa entendre aussitôt des clameurs, des glapissements, des sifflets et des aboiements. Puis Dieu, pendant que je secouais ou débouchais du petit doigt mes oreilles pleines d'eau, fit miauler, hennir, barrir et trompeter. Tous les cris des animaux les plus bruyants, celui de l'hippopotame, du chat, de l'onagre, et des cris inconnus qui devaient être ceux de la girafe ou du yack, m'accueillaient, mais ils partaient du sommet des arbres. J'étais déconcertée de trouver si peu d'harmonie, pour la première fois où elle daignait me reparler, dans la voix de la nature. Ainsi le sourd dont la guérison arrive un jour à la salle de concert, alors que l'orchestre entame la symphonie dada. Tous les cocotiers ronflaient comme des tuyaux d'orgue.
—Oh! oh! criai-je… Mais déjà j'avais deviné. Je n'avais pas peur.
A ma voix l'orchestre se tut. Tous les oiseaux de l'île volèrent et se réfugièrent derrière moi; reconnaissant la reine des oiseaux et celle dont la présence partage les espèces volantes des espèces invisibles. Mais, à l'extrême cime des arbres, reprenait déjà son vacarme toute une faune ventriloque de rhinocéros et de zèbres. Je levai les bras, et, comme si ce geste de reddition déclarait ici la guerre, je fus bombardée aussitôt de noix de coco, de bananes, de noisettes et de tous les échantillons de ce que je pourrais jamais manger dans cette nouvelle île. Mais je ne pouvais voir aucun des singes. Je ne m'éloignais pas du rivage, prête à plonger si c'était une race trop grosse. Les plus gourmands et les moins dévoués à la patrie des singes, au lieu de noix et de bananes pleines, m'envoyaient des coquilles et des pelures qui, elles, flottaient. Puis j'entendis des cris d'enfant qu'on bat et je vis, dégringolant de liane en liane sans qu'aucune pût le retenir, un singe ridicule, à peine plus gros que les singes pour orgues de Barbarie (le dernier que j'avais vu de cette taille était habillé), qui se tournait de face vers moi, qui ne put même garder cet équilibre, et dont je vis soudain le derrière bleu. Tous les autres, indignés de voir trahir ainsi à la fois leur présence et leur secret, s'enfuirent, et la verdure fut trouée de cent taches indigo. Je les vis d'arbre en arbre sauter, comme un ramoneur surgir de chaque cocotier, se poursuivre chacun comme le dénonciateur, disparaître. Puis, dans le voisinage, je les entendis pousser ensemble la même clameur, une exclamation provoquée sûrement par quelque autre bête, mais cette fois unanime, et dont l'accord prouvait que passait là-bas un être sur lequel les singes ne sauraient avoir d'avis et de cris mélangés comme en ce qui regarde une jeune fille de Bellac… un boa peut-être, ou un fauve… Mais je n'avais pas peur, j'avançai…
Joie, pour qui ne sait plus ce qu'est un œil, sans gaine blanche, un œil autre que l'œil des oiseaux, un œil enfin décousu par le vrai canif, pour qui a cherché des semaines un poisson à yeux ovales, d'apercevoir à chaque minute, né d'une minute de silence, un petit animal neuf, une paire d'yeux. Des rats, qui bondirent à la mer, annonçant faussement que l'île allait sombrer. Des cobayes. Des musaraignes. Je les suivais d'un regard étonné d'avoir à ne point s'élever, habitué par les oiseaux à une vie verticale dont j'étais ce matin sortie… Sur le sable, sur la partie de l'île où j'aurais eu le plus de chances de trouver une trace humaine, j'avançais, essayant de la démêler dans mille empreintes de singes avec la patience de celui qui cherche, dans un champ de trèfle, le trèfle à quatre feuilles… De loin j'entendais d'ailleurs encore les singes,—à nouveau discordants: c'est qu'ils pensaient à moi… Puis j'entrai, la zone des cocotiers franchie, dans un haut gazon planté de tiges de rosiers, toutes sèches—des hommes jadis avaient passé là—et partout, au lieu de ces taches colorées et stupides qui m'accompagnaient hier encore, des glissements, et bientôt, me regardant de ce regard par lequel dans mon enfance il avait pris ma confiance, rabaissant cette oreille qui avait conquis ma tendresse, remuant ce nez qui lui avait donné mon amour, un lapin… Partout, me regardant à travers un animal, à travers ce décor de mon existence ancienne qu'était une antilope, un chat, une fouine, les deux yeux d'un petit acteur. Partout, au lieu de ces bruits fripés de plumes, des bruits de pas, de trot, de galop, un rythme d'Europe qui me redonnait la lenteur et la vitesse. De beaux oiseaux rouges et verts montaient à chaque instant sous mes pas, tout droits, comme les fusées italiennes qu'on lance pour distraire un criminel de son crime, un savant de son travail, mais je ne levais plus les yeux. Je heurtais du pied de gros œufs orange, placés là pour retarder ma course vers le lièvre ou le blaireau, mais je ne les ramassais plus. Toute ma journée se passa à tourner à rebours un cinéma de mon enfance qui me rendit les cochons d'Inde, les écureuils. Quand j'entendais les herbes froissées, quand un buisson ondulait, au lieu de n'avoir à penser comme dans mon île: c'est le vent d'Est, c'est le vent d'Ouest,… de ma mémoire s'échappait, la raclant doucement s'il avait des piquants, un nouvel animal:—C'est un pécari, me disais-je… C'est un iguane… C'est peut-être un tatou… Chaque insecte, chaque plante me donnait, comme à un créateur, l'image, l'attente de l'animal qui vivait d'eux: des blattes? ma mangouste n'était pas loin… Des abeilles? attention aux petits ours… Des carabes dorés? j'allais voir un carabier. De naufragée, d'épave, j'étais promue Alice aux pays des merveilles. Plus qu'elle encore j'éprouvais ce délire intérieur que donne l'idée du singe bleu, et cet apitoiement sur le mal humain que donne le tatou, et ce dévouement pour la patrie que donne la petite antilope grise, et cet amour des savants, des poètes, que donne l'antilope rayée. Chaque motte de l'île tombée à la mer devenait un rat musqué, une loutre, et la regagnait aussitôt, lui redonnant en vie et en poil tout ce qu'elle perdait de roche et de feuillage. Un élan encore de l'île, et j'allais voir les racines plongées dans l'eau s'agiter, devenir des trompes, le tronc tacheté des viellis devenir un cou de girafe. Puis, comme si les fruits étaient vivants, d'un arbre que je secouai, entre vingt fruits, un écureuil tomba sur mon épaule. Déjà il avait glissé le long de mon corps, je n'avais attrapé qu'une prune écrasée, mais j'avais enfin été frôlée par autre chose qu'une aile et qu'une écaille, par un de ces êtres qui donnent plus à l'homme que des chapeaux et des peignes, par un de ces êtres destinés à orner, non plus notre tête, mais notre corps, par un être de ma chaleur.